Témé Tan, petit garçon du soleil

Témé Tan, petit garçon du soleil

Par Nicolas Capart

L’enfant prodige de la scène bruxelloise publie le premier album que l’on attendait tant. Le chemin parcouru jusqu’à ce disque imparable aura duré six ans. Des hautes herbes du Congo aux grandes tours vitrées de la capitale.

Il est là, il est beau, et nous sommes tellement content de pouvoir enfin y poser nos oreilles qu’on serait presque tentés de dire qu’il sent bon le sable chaud… Après de longues années d’absence, il est enfin arrivé, le Témé Tan nouveau. Ce premier album que l’on attendait d’oreilles fermes atterrit dans les bacs à disques ce vendredi 5 octobre et sa sortie est notre meilleure arme pour chasser la pluie.

Derrière l’avatar aux deux T se cache Tanguy Haesevoets, un mètre nonante de charme imparable et de sourire indéfectible fabriqué sous les rayons de Kinshasa. « Ma mère est née et a grandi au Congo, elle était métisse. Elle est venue en Belgique pour suivre des études d’infirmière, et c’est là qu’elle a rencontré mon père, avec qui elle est rentrée ensuite au pays. Je suis donc quarteron… » C’est en partageant avec lui une bière spéciale – preuve s’il en est de sa parfaite acclimatation – que l’on écoute le récit de ce « ketje » d’adoption. Un parcours miné d’éclats de rires mais aussi marqué par un déracinement.

Du lac Ma Vallee au néerlandais

« Je me rappelle très distinctement de mon départ, il a donné naissance au morceau « Matiti ». Je me souviens de cette journée en détails. De ma mère qui vient me chercher, des pleurs, de mon énorme tortue en peluche que je serrais de toutes mes forces… Et puis quelques heures plus tard de mon arrivée en Belgique… » Une plaie qui semble encore devoir cicatriser un peu mais que d’autres souvenirs aident à progressivement refermer. « J’ai pas mal de souvenirs de mes années au Congo. Des flashs visuels, de ce que mes grands frères ont dit, de ce que mes parents ont fait… De la nature aussi, surtout. J’ai quelques objets magiques, des polaroids qui me permettent de m’y projeter, de revivre ces journées chez mes cousines… Je me souviens du lac Ma Vallee où l’on passait nos week-ends. Le fait de changer de pays pousse sans doute à ressasser les souvenirs, qui du coup s’ancrent plus profondément. »

Des raisons familiales motivent ce départ à l’époque, mais c’est aussi l’occasion pour Tanguy, alors âgé de six ans, d’entamer sa scolarité en Belgique. « Mes frères et moi avons d’abord du mal à nous adapter au début. Mon père était resté au Congo, nous vivions avec ma mère, à Landen, du côté de Saint-Trond… » Terre de basket-ball, sous latitudes limbourgeoises, où le jeune homme enchaînera ses premiers paniers en club. Où il apprendra également la langue de Vondel, qu’il maniait encore la veille de notre rencontre, au fil d’une journée d’interviews avec nos confrères flamands. « J’ai d’abord été à l’école un peu en Wallonie, puis mes parents m’ont inscrit dans une école flamande. Ça a été la pire année de ma vie… Je ne comprenais rien, avant ça j’avais toujours été mauvais en néerlandais. C’était vraiment hardcore mais, aujourd’hui, je suis ravi. » Du talent, un cerveau, une gueule d’ange, un CV bilingue et un énorme capital sympathie… Quand on vous dit que celui-là a tout pour lui.

Permis de groover

A la majorité, direction Bruxelles et la faculté de Langues et Littératures Modernes de l’ULB. Options hispanophones et anglophones. « Parce que ça m’intéresse, mais surtout pour décrocher un diplôme et rassurer ma mère, histoire qu’elle me laisse faire de la musique. En sortant de là et après mon mémoire sur le slam, j’ai été engagé par Lezarts Urbains (organisme bruxellois qui promeut la culture urbaine à Bruxelles depuis bientôt quinze ans, NdlR)Je rédigeais des articles, je faisais des traductions, je retranscrivais des interviews, c’était mon premier job…« 

Mais en cours de route, Tanguy s’offre un détour vers le sud où il retrouve enfin le soleil, fait des rencontres et surtout se met à réellement tâter des notes. « Dans l’intervalle, je suis parti en Erasmus sept mois à Grenade. Une super période de ma vie. J’avais une mini-chambre dans une énorme colloc et Pro Tools installé sur mon ordinateur. C’est là que j’ai commencé à vraiment faire du son…«  C’est là également qu’il fera des rencontres – de celle qu’il appelle sa « petite sœur japonaise » entre autres – qui vont lui ouvrir les chakras musicaux et nourrir son inspiration.

Nous, c’est dans le giron des rappeurs Noza et Veence Hanao (à l’époque membres du trio Festen puis du duo Autumn) quelques années plus tard que nous avons croisé Témé Tan pour la première fois. Le premier cité « est vraiment devenu mon meilleur ami (…) On a composé ‘Améthys’ ensemble. » « Améthys », son tube, peut-être son meilleur morceau, écrit et dansé à la mémoire de sa maman partie trop tôt. Avant cela, il y avait eu un premier jet baptisé “Matiti” (2011), du nom des herbes hautes où ils avaient enfant l’habitude de jouer avec ses frères, et une escapade à Rio l’année suivante, le temps de mettre en boîte un EP de reprises nommé “Quatro” avec le percussionniste brésilien Mestre Michel Feliciano. Jusqu’à ce premier véritable album tant attendu, où son ami et talentueux producteur Noza a posé sa patte à l’envi, « sur ‘Ouvrir la Cage’, ‘Coups de griffe’, ‘Sé Zwa Zo’… »

C’est encore loin Grand Schtroumpf ?

On sait le talent de Tanguy depuis longtemps. Certains morceaux sur ce disque ont au moins trois ans d’âge. Entre les premiers concerts, la première fois où l’on écrivait son nom, « Matiti » et aujourd’hui se sont écoulées six ans. Qu’est-ce qui fait qu’un projet prenne du temps puis démarre réellement ? Qu’est-ce qui fait que ça traîne puis que ça prenne ? Qu’un projet musical éclot ?

« Si l’on me demande, je n’ai évidemment pas l’impression que ça a traîné (il sourit)En tout cas, je n’ai grillé aucune étape. J‘ai pris le temps de développer mon style, fait plein de choses assez différentes… J’ai voyagé, rencontré, pris des notes. Et, là, je pense avoir découvert mon truc, trouvé mon son. » Ce son, nous le qualifierons de tropical pop, prenant ses racines dans la world music et le groove africain, mais pour autant trempée dans la nu-soul, le funk, le hip hop, la chanson et les rythmes électroniques. Cocktail de soleil, science du déhanché et parfaite antidote à la morosité. Enfin, « il a fallu trouver un partenaire pour sortir ce disque, aussi.«  Ce partenaire sera notre maison PiaS nationale, bras dessus-bras dessous avec les antennes de Londres et Paris, par la rumeur de ses prestations live alléchées.

Aujourd’hui, un record deal en bonne et due forme a été signé, les morceaux de Témé Tan sont diffusés sur la grande BBC et, à chacune de ses visites dans l’Hexagone, il laisse derrière lui un auditoire charmé. Témé Tan a du talent, le sourire contagieux, l’âme intense et le verbe épicé. Vous n’avez pas fini d’en entendre parler.

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