Nigeria: en route pour le « kleptotour » à Londres

Nigeria: en route pour le « kleptotour » à Londres

 Le car rempli de passagers sillonne les rues les plus cossues de Londres mais la balade n’a rien de touristique : il s’agit d’une tournée des maisons et des appartements de luxe soupçonnés d’avoir été mal acquis par des Nigérians fortunés. Baptisé « KleptoTour », le circuit est organisé par un groupe d’associations de lutte contre le blanchiment d’argent. En ligne de mire: l’argent de la corruption nigériane, après une plongée l’an dernier dans les rouages des fortunes illégales de milliardaires russes.
 

Pendant que le véhicule, rempli de journalistes et de militants dénonçant la corruption, se fraie un chemin dans les rues chics de la capitale britannique, les dessous du détournement de fonds publics au Nigeria sont mis en lumière, ainsi que l’accueil enthousiaste qui leur est réservé au Royaume-Uni.
 
Le premier arrêt du car a lieu devant la maison de plusieurs millions de livres de « l’un des plus grands pontes politiques » actuels du Nigeria. « C’est le côté obscur de la mondialisation. Dans cet univers, Londres, c’est l' »Etoile de la mort », déclare, dans une allusion à la saga de la Guerre des étoiles, le journaliste d’investigation et auteur Oliver Bullough.
 
Bienvenue à l’argent sale
 
Selon lui, le cas de Londres est unique pour sa propension à ouvrir les bras à des fortunes inexpliquées et même à faciliter leur arrivée. Cela est dû à son secteur bancaire tentaculaire et à ses paradis fiscaux d’outre-mer, couplés à l’avidité d’agents immobiliers sans scrupules qui se sont fait une spécialité de convertir l’argent sale dans des propriétés dont beaucoup demeurent vides.
 
Le problème est reconnu par les autorités et l’ancien Premier ministre conservateur David Cameron s’en était même un temps saisi, au moment du scandale mondial d’évasion fiscale des « Panama papers », organisant à Londres en mai 2016 un sommet contre la corruption.
 
La deuxième étape mène à un luxueux appartement proche de Marble Arch qui, selon l’ancien spécialiste du Nigeria au département d’Etat américain, Matthew Page, appartient à un responsable politique impliqué dans des scandales de corruption.
 
Le Nigeria veut rapatrier l’argent volé
 
Roman Borisovich, à l’origine de ces « KleptoTours » et spécialiste de l’argent sale russe, veut, avec ces visites, « attirer l’attention du public sur les énormes sommes d’argent blanchies dans les propriétés britanniques ». « Nous avons choisi le Nigeria parce que c’est le seul pays qui réclame ouvertement au gouvernement britannique de rapatrier les produits des crimes commis », dit-il.
 
Le président nigérian Muhammadu Buhari, élu en 2015 sur la promesse d’éliminer la corruption, a demandé l’an dernier le rapatriement de quelque 31,5 milliards d’euros, selon les estimations, volés au Nigeria et qui ont atterri à Londres.
 
La visite se poursuit devant un appartement du centre de Londres au coeur de poursuites entamées par le ministère américain de la Justice, qui soupçonne qu’il a été offert à l’ancienne ministre nigériane du Pétrole de 2010 à 2015, Diezani Alison-Madueke, en échange d’un contrat pétrolier. Mme Alison-Madueke a été l’un des poids lourds du précédent gouvernement et la première femme à la tête de l’Opep (Organisation des pays exportateurs de Pétrole), entre 2014 et 2015. Elle est actuellement en liberté sous caution à Londres après avoir été arrêtée dans le cadre d’une autre enquête, britannique celle-ci, sur un vaste scandale de corruption internationale et de blanchiment d’argent. Elle est également visée par des enquêtes en Italie et au Nigeria.
 
Des quartiers riches désertés
 
Le dernier arrêt est consacré au luxueux pied-à-terre d’un homme d’affaires nigérian dans un ensemble immobilier de luxe proche, où des survivants de l’incendie de la tour Grenfell (80 morts), en juin dernier, ont été relogés. « Nous voulions mettre l’accent sur le problème que le blanchiment d’argent crée à Londres où des quartiers riches sont désertés, où le voisinage se vide tandis que la population la plus défavorisée souffre comme dans la tour Grenfell », dit M. Borisovich.
 
Son ONG ClampK a prévu d’organiser de nouveaux circuits pour mettre en lumière les agissements d’autres pays comme le Kazakhstan. Elle prépare aussi une application pour téléphone afin de permettre au grand public de visualiser les hauts lieux de l’argent sale à Londres.

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