RDC: Parcs nationaux: la plus grande menace, ce sont les groupes armés

RDC: Parcs nationaux: la plus grande menace, ce sont les groupes armés

Entretien: Marie-France Cros.

Les parcs de la République démocratique du Congo sont-ils menacés? Nous avons posé la question au Belge Baudouin Michel, coordonnateur, depuis 7 ans, des activités de l’ERAIFT (Ecole Régionale Postuniversitaire d’Aménagement et de Gestion intégrés des Forêts et Territoires tropicaux), qui forme, à Kinshasa, les cadres d’Afrique centrale pour la gestion des parcs et forêts.

Quelle est la situation des parcs au Congo aujourd »hui?

Très variable. Il faut savoir que 11,6% de la superficie de ce pays ont le statut d’aire protégée. C’est beaucoup. Et les parcs se situent dans des zones très différentes les unes des autres en termes de securité, de pression humaine, minière et pétrolière.

Quels sont les principaux problèmes?

Les parcs les plus menacés sont ceux qui sont sous la pression de groupes armés. Pas nécessairement parce que ces derniers s’y seraient installés mais parce qu’ils y font des incursions régulières avant d’en ressortir. C’est le cas des parcs des Virunga (Nord-Kivu, à l’est du Congo), de la Garamba (nord du pays), de Kahuzi-Biega (Sud-Kivu), de la Maïko (Nord-Kivu). Tous les grands parcs de l’est du pays connaissent des conditions sécuritaires difficiles parce que c’est la situation qui règne dans l’est, pas seulement dans les parcs. Ceux-ci servent de refuges temporaires à des groupes armés, de réserve à viande de chasse ou à charbon de bois, que les rebelles vendent. Dans la Garamba, c’est la LRA ougandaise, mais aussi des bandes armées sud-soudanaises et même des groupes armés soudanais (Janjawids, Darfouris, etc…).

On évoque aussi les autorisations d’exploration ou d’exploitation pétrolière ou minière données par les autorités de Kinshasa. Cela a-t-il des conséquences importantes pour les parcs?

Effectivement, ces dernières années des pressions et des menaces liées à l’exploitation minière formelle ou informelle (Parc national de la Garamba) et à la prospection pétrolière (Parc national des Virungas) ont été observées.

Comment expliquer que la carte des concessions minières/pétrolières recouvre partiellement celle des aires protégées?

La carte des aires protégées recouvre souvent la carte des potentiels miniers et pétroliers. Certains y voient une volonté historique coloniale de préserver les richesses minières à très long terme pour les génarations futures.

Que faire pour améliorer la situation?

Structurellement, les parcs sont sous-financés par l’Etat congolais. Dans le budget voté à l’Assemblée nationale, la somme prévue tourne autour de seulement un million de dollars par an (sans les salaires des gardes et des cadres de l’Institut congolais de conservation de la nature, ICCN, pris en charge par le budget de l’Etat), pour une superficie d’environ 250 000 km2. Certaines années,  seuls quelque 10.000 dollars ont été réellement mis à disposition de l’ICCN pour fonctionner, soit 1% du budget voté. Autrement dit, c’est une somme insignifiante. L’Etat congolais s’est donc tourné vers l’extérieur. Il a fait appel à de nombreux partenaires financiers institutionnels (l’Union européenne, l’Allemagne, la Banque mondiale, etc…) et il a innové en lançant des partenariats public/privé (PPP). Ces derniers sont mis en œuvre dans les parcs des Virunga, de la Garamba et partiellement celui de la Salonga, par des ONG et fondations spécialisées (Virunga Foundation, African Parks Network, WWF, Forgotten Parks,..). Le but est d’améliorer la gestion et d’avoir de meilleures capacités de financement à long terme – 20 ans minimum. C’est une bonne idée, soutenue très pertinament par l’UE en RDC et en Afrique subsahariene. Mais il faudrait améliorer la formation du personnel national, du bas de l’organigramme (éco-gardes) jusqu’en haut (cadres).

Les besoins du Congo en la matière sont énormes parce qu’il y a eu une longue parenthèse, depuis la fin de Mobutu, durant laquelle on n’a plus formé de gens; il y a donc un « trou ». De plus, le métier a changé et il faut y adapter les gardes formés « à l’ancienne », c’est-à-dire à la conservation coercitive. Les gardes étaient alors un peu comme des policiers, qui punissaient. Aujourd’hui, on applique un concept novateur, la conservation participative: on considère que la population sera la meilleure des conservatrices si elle y voit son intérêt, parce que le parc améliore sa vie, ses conditions socio-économiques.

Comment?

Par les revenus du tourisme; l’accès à l’hydro-électricité; la sécurisation des biens et des personnes grâce à la présence d’éco-gardes; l’appui à différentes activités génératrices de revenus, comme l’élevage ou l’agriculture à l’extérieur des parcs… Par exemple, près du parc de la Garamba, il y a des creuseurs qui cherchent de l’or. Ils ont besoin de manger; s’il ne peuvent rien acheter, ils iront dans le parc chasser. On veut donc promouvoir de l’élevage dans la région pour qu’il y ait de la viande à acheter.
Cela fonctionne. Aujourd’hui, la population autour du parc signale aux éco-gardes que des colonnes de rebelles ougandais de la LRA, par exemple, ont été vues à tel ou tel endroit et qu’elles arriveront dans le parc dans une journée; elle aide ainsi à défendre le parc, parce que celui-ci leur donne de meilleures conditions de vie. On a déjà intercepté, grâce à l’aide de la population, des « bons de commande » de la LRA pour 30 tonnes d’ivoire, à exporter au départ de Port-Soudan.
Tous les pays du bassin du Congo ont le même problème. En Centrafrique, par exemple – où règne une terrible guerre civile – des groupes armés « anti-balaka » ont pris en otage les camions du parc de Chinko; la population leur a demandé de les libérer parce que ces camions aident les gens à reconstruire leur maison détruites par la guerre.

Début 2017, les Etats-Unis et l’Ouganda ont retiré leurs contingents militaires qui pourchassaient la LRA en Centrafrique, en affirmant que ce mouvement rebelle avait été réduit à la portion congrue. Est-ce vrai?

Cette décision a provoqué un désastre, il faut le souligner, pour la sécurité des personnes en Centrafrique: même si ces soldats étaient peu nombreux, on ne s’attaque pas à un soldat comme on s’attaque à un civil. Ce double retrait a entraîné des milliers de morts. Des milliers. Il y a aussi un effet collatéral sur la RDC: le retrait ougando-américain a rendu une plus grande mobilité à la LRA, qu’on trouve aujourd’hui au sud de la Garamba, ce qu’on n’avait plus vu depuis des années. Et il a chassé des dizaines de milliers de réfugiés centrafricains vers le territoire congolais.

Que pensez-vous de cet article?