Togo: dans le berceau de la protestation anti-Gnassingbé

  • Dans Togo
  • 27 septembre 2017
  • AFP
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Togo: dans le berceau de la protestation anti-Gnassingbé

 Difficile d’imaginer que dans ces ruelles de terre rouge du nord du Togo, aux myriades de mosquées décrépites, où des enfants aux vêtements déchirés jouent avec des pneus usés, est née une contestation capable de faire trembler une dynastie familiale au pouvoir depuis 50 ans.
 

Celui qui, dit-on, « empêche le pouvoir de dormir », a vu le jour à Kparatao en 1967. Tikpi Atchadam, fils d’un agriculteur et d’une revendeuse de foufou, a fait du chemin depuis son enfance dans cette bourgade reculée. Inconnu du grand public il y a quelques semaines, l’ancien étudiant en Droit à l’origine des récentes manifestations populaires contre le président Faure Gnassingbé, a arpenté le pays sans relâche depuis qu’il a fondé le Parti national panafricain (PNP) en 2014. Il est aujourd’hui le nouveau visage de la colère togolaise.
 
L’opposant soulève les foules
 
A Kparatao comme dans la ville voisine de Sokodé, la deuxième la plus peuplée du pays, à majorité musulmane, la plupart des lampadaires ne s’allument jamais faute de raccordement et le goudron ne dépasse pas la route nationale qui relie le Togo au Burkina Faso. La jeunesse locale désoeuvrée, peu éduquée, n’a guère que la terre à remuer pour gagner son pain et la prière du vendredi pour rythmer ses semaines. Manifester n’a jamais été une option. Du moins jusqu’à récemment.
 
L’opposant aux lunettes carrées soulève les foules avec ses discours directs et enragés. Il ne se perd pas dans les revendications confuses qui ont longtemps rendu l’opposition inaudible: il demande clairement le départ du chef de l’Etat, qui a succédé à son père, le général Gnassingbé Eyadéma, décédé en 2005 après avoir dirigé le Togo d’une main de fer pendant 38 ans.
 
Les adolescents de son village natal assurent « très bien » connaître celui qui, pourtant, cultive le mystère et n’est plus apparu en public depuis des semaines, affirmant craindre pour sa sécurité. « C’est un homme simple », assure Mohammed, 18 ans, cultivateur à Kparatao. « Lorsqu’il nous rend visite, il ne va pas à l’hôtel, il dort dans une hutte en terre battue ». « On était désespérés de la politique togolaise, les autres opposants sont tous corrompus par le pouvoir, mais, lui, il refuse l’argent », ajoute le jeune homme. « Ce qu’il dit, c’est réel. Il s’intéresse vraiment aux problèmes des jeunes ».
 
Le nord des Gnassingbé en révolte
 
Atchadam a rebattu les cartes géopolitiques, dans un pays longtemps divisé entre un sud considéré comme le fief de l’opposition, historiquement menée par Jean-Pierre Fabre, et un nord aux populations souvent assimilées – à tort – à l’ethnie kabye dont sont issus les Gnassingbé et dominante au sein de l’armée.
 
Depuis août, les manifestations de l’opposition ont pour la première fois dépassé la capitale, traditionnel bastion contestataire, pour se propager à Sokodé, Bafilo, Mango et Dapaong (nord), où des milliers de personnes arboraient des chiffons et tee-shirts rouge, la couleur du PNP.
 
Les violents heurts qui ont éclaté entre manifestants et forces de l’ordre ont fait au moins quatre morts et des dizaines de blessés en un mois. L’opposition dénonce une répression sanglante et des « expéditions punitives » menées par l’armée dans les maisons, tandis que le gouvernement accuse les manifestants d’avoir provoqué les violences et incendié des maisons et des commerces.
 
A l’hôpital délabré de Sokodé, des journalistes de l’AFP ont rencontré sept blessés graves opérés après les marches. Tous disent avoir essuyé des coups de feu tirés « à bout portant » par des soldats. Le huitième, un garçon de 15 ans, n’a pas survécu. « Il faut voir les conditions dans lesquelles on soigne les gens: il n’y a même pas de quoi faire une radio, tout est à l’abandon », dénonce l’un d’eux, Saïbou Alassani, 50 ans, allongé dans les draps crasseux d’un lit en ferraille. « Je n’avais jamais manifesté avant, mais la situation empire, tout augmente, le savon est passé de 50 à 100 francs, les engrais, les semences… On souffre trop », poursuit ce cultivateur.
 
Contre-propagande sur Whatsapp
 
De son côté, le gouvernement ne cesse de dénoncer les « appels à la haine » et « l’extrémisme » supposés du PNP, dont le leader est parfois qualifié de « musulman radical » dans les médias nationaux. « On reçoit sans cesse des messages de propagande sur WhatsApp, comme quoi Tikpi (Atchadam) est dangereux ou que si l’opposition arrive au pouvoir, ils feront la chasse aux Kabye », raconte Faouzia. « Ils essaient de nous diviser mais nous sommes tous Togolais, qu’on soit du nord ou du sud, on a les mêmes problèmes », confie cette « diplômée-chômeuse » de 26 ans.
 
L’armée a été massivement déployée en renfort dans le nord. Des « bérets rouges », une unité d’élite, continuent à patrouiller et tiennent de nombreux postes de contrôles. Dans le village d’Atchadam, « la peur règne » depuis que les soldats ont débarqué le 19 septembre – veille des dernières manifestations – pour « chercher des armes de guerre » en perquisitionnant dans les maisons… jusque sous le lit du chef traditionnel. « Certains étaient cagoulés, ils étaient très nerveux », raconte un notable local, Agoro Wakilou. « On a cru qu’ils étaient venus nous tuer ».

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