Nigeria : Quand resurgit le fantôme du Biafra. Inquiétantes tensions ethniques

Nigeria :  Quand resurgit le fantôme du Biafra. Inquiétantes tensions ethniques

A peine rentré de trois mois d’absence en Grande-Bretagne pour raisons de santé, le président nigérian Muhammadu Buhari a fort à faire pour maintenir l’unité du pays le plus peuplé du continent.

Le 22 août, sous sa pression, celle de son conseiller politique et de son vice-Président (qui a assuré l’intérim durant son absence) , une coalition d’organisations de jeunesse du nord musulman du pays, les Arewa Youths, a retiré l’ultimatum qu’elle avait lancé quelques semaines plus tôt aux Igbos – ethnie chrétienne et commerçante, originaire du sud-est du pays – de quitter le nord. Une organisation indépendantiste igbo, IPOB (Indigenous People of Biafra), a cependant rejeté cette annonce, avertissant tous les membres de leur ethnie que « l’Histoire va certainement se répéter » et rappelant que la guerre du Biafra (1967-1970) avait débuté après des pogroms anti-Igbos dans le nord (30 000 morts), perpétrés « à la suite de similaires assurances que les gens devraient rester dans le nord ».

La troisième ethnie, celle qui a le pétrole

Les Igbos forment la troisième ethnie du Nigéria, après les Haoussas (nordistes et musulmans) et les Yoroubas (centre et sud-ouest, chrétiens, animistes ou musulmans). C’est de leur région d’origine que provient la plus grande part du pétrole nigérian.

La guerre du Biafra avait fait plus d’un million de morts biafrais, essentiellement en raison de la faim provoquée dans l’Etat sécessionniste par le blocus organisé par l’armée nigériane, qui avait pris le pouvoir dans l’Etat fédéral et mis fin au fédéralisme. Après la défaite des sécessionnistes (appuyés par la France de De Gaulle, désireux d’affaiblir le Nigeria face aux ex-colonies françaises d’Afrique et intéressé par le pétrole), les biens des riches Igbos – ethnie favorisée par le colonisateur britannique de manière à « diviser pour régner » – avaient été saisis. La région avait été scindée en Etats plus petits  (comme le reste du pays) de manière à diviser les ethnies « pétrolières » et isoler les Igbos. De facto, les originaires du sud-est seront écartés des principaux postes de pouvoir, que se disputeront désormais principalement Haoussas et Yoroubas.

Discours indépendantiste

Depuis le début des années 2000 et la fin des régimes militaires nordistes qui se sont succédé à la tête du Nigéria, la sourde rancœur des Igbos contre leur marginalisation est devenue plus ouverte. Un mouvement indépendantiste a été créé en 1999, le Mouvement pour l’actualisation de l’Etat souverain du Biafra (MASSOB), puis un second, l’IPOB, qui estiment que la guerre contre les Igbos s’est poursuivie, après 1970, sous d’autres formes. Le MASSOB a demandé à l’Onu en 2005 d’organiser un référendum d’autodétermination et les dirigeants des deux mouvements ont été emprisonnés.

C’est l’arrestation du fondateur de l’IPOB, Nnamdi Kanu – directeur de Radio Biafra, installée à Londres – et son inculpation pour « conspiration » qui a relancé l’agitation indépendantiste dans le sud-est nigérian, en 2015; les forces de sécurité ont, depuis lors, tué au moins 150 personnes, selon Amnesty International, pour mater les indépendantistes.

Nnamdi Kanu a été placé par la justice en liberté sous conditions. Les Arewa Youths appellent à le ré-arêter parce qu’il continue à tenir des discours indépendantistes, tandis que le prix Nobel de littérature Wole Soyinka – qui avait été arrêté en 1967 pour avoir tenté de rencontrer les dirigeants biafrais afin de les comprendre – appelle le gouvernement nigérian à dialoguer avec les indépendantistes pour savoir « ce qu’on peut faire pour qu’ils se sentent vraiment une partie du Nigéria ».

Les chefs igbos pas écoutés par le sénat

Le 30 mai dernier, de très nombreux habitants du sud-est nigérian étaient restés chez eux pour commémorer la déclaration d’indépendance du Biafra. Début juillet, les chefs traditionnels igbos avaient rejeté l’option indépendantiste mais appelé à une « restructuration » du Nigéria pour créer « une société juste et équitable ». Mais, fin juillet, le sénat national avait rejeté l’idée d’une « restructuration » du Nigéria.

Les Arewa Youths, eux, s’ils ont renoncé à leur ultimatum pour l’expulsion des Igbos, insistent pour que les leaders indépendantistes biafrais soient arrêtés et qu’un référendum soit organisé pour que les Igbos décident de leur avenir. Et si ce référendum « ne peut être organisé pour le moment, nous insistons pour que les Igbos du sud-est et de tout le reste du Nigeria, y compris les élus et tous ceux ayant un emploi public, soient obligés de rejeter totalement toute idée d’un Biafra et de prouver par des actes qu’ils croient en un Nigeria uni ». Et d’appeler l’Etat à fouiller « tous les endroits suspects au nord où des sympathisants de l’IPOB pourraient amasser des armes » avant que « les sécessionnistes déclenchent la terreur contre des personnes et des communautés innocentes ».

On le voit, la tension n’est plus très loin de l’incandescence.

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