Angola : « La demi-victoire du MPLA donne une marge de manoeuvre au nouveau Président »

Angola : « La demi-victoire du MPLA donne une marge de manoeuvre au nouveau Président »

Entretien: Marie-France Cros

Pour comprendre la portée de l’élection législative du 23 août en Angola, alors que le président Eduardo Dos Santos n’est plus le candidat du MPLA (parti au pouvoir depuis l’indépendance, en 1975), La Libre Afrique a interrogé un bon connaisseur de ce pays, Daniel Ribant, auteur du livre « L’Angola de A à Z ». Son analyse est plus nuancée que les commentaires entendus et lus jusqu’ici.

Les 61% recueillis par le MPLA ne constituent-ils pas une petite victoire comparée aux 72% obtenus en 2012?

C’est exact. Le MPLA perd quelque 10% des voix et 25 sièges à l’Assemblée nationale. Et il est devenu minoritaire dans certaines provinces. Ainsi, dans celle de Luanda, la capitale, il n’obtient que 48% des voix, les deux principaux partis d’opposition, l’Unita et Casa-C (NDLR: une dissidence de l’Unita) atteignant, ensemble, plus de 50% des votes. C’est un électrochoc pour le parti, même si la chute était plus ou moins prévisible dans la mesure où c’est dans la capitale que les effets de la crise économique et sociale que traverse le pays se font le plus sentir; notez que dans le quartier populaire de Cacuaco, le score du MPLA n’est que de 37,4%! Cela traduit un mécontentement certain. On observe également une chute à Cabinda (NDLR: enclave qui fournit 60% du pétrole angolais), pour des raisons ethniques; le mouvement sécessionniste, non reconnu, n’a pas pu y présenter de candidat. Le MPLA n’y atteint que 39,75% des voix. Les deux partis d’opposition totalisent 58% des votes, dont 29% à Casa-C, qui, ailleurs, tourne autour de 10%. Enfin, le MPLA est minoritaire aussi, avec 46% des voix, dans le Lunda-Sur, province minière peuplée surtout de Tshokwés.

Ce n’est pas la défaite de Joao Lourenço, le candidat du MPLA, mais celle du parti. Celui-ci ne fêtait d’ailleurs pas la victoire mais étudiait les résultats de près, ces derniers jours.

L’Unita et Casa-C refusent de reconnaître la victoire du MPLA en raison d’irrégularités électorales. Les observateurs internationaux les identifient essentiellement comme une inégalité des moyens pour faire campagne et pour accéder aux médias publics. Pensez-vous que ces irrégularités suffisent à expliquer la défaite des deux partis d’opposition (27% pour l’Unita, 10% pour Casa-C)?

Personnellement, je ne le pense pas. J’ai pu constater que le MPLA bénéficiait d’une couverture médiatique bien plus favorable; s’agissant d’autres accusations – que des électeurs, dans les fiefs de l’opposition, aient été envoyés voter ailleurs, loin de chez eux – je ne peux me prononcer, n’ayant pas d’éléments à ma disposition. Mais je note que le taux de participation a atteint 76% (contre 67% en 2012) quasiment uniformément dans les 18 provinces. C’est intéressant à deux points de vue. D’abord, cela montre que l’appel du rappeur Luaty Beirao à boycotter le scrutin n’a pas été suivi, y compris à Luanda, où la participation a dépassé 77% (contre 60% en 2012). Ensuite que la participation a été importante également dans les provinces qui sont des bastions de l’Unita comme Huambo (81% de participation) ou Bié (78%). Je ne veux pas, en disant cela, faire pièce à un argument de l’opposition, simplement faire comprendre ce qui s’est passé.

Le nouveau Président, Joao Lourenço, a-t-il une marge de manœuvre?

Je pense – c’est peut-être un souhait (rire)! – que Joao Lourenço va être appelé à marquer sa différence.

Oui, il se présente comme le successeur de Dos Santos. Mais il n’est pas le candidat choisi par Dos Santos. Ce dernier, selon mes informations, a proposé son fils, José Filomeno, ce que le MPLA a refusé; en outre, le candidat « naturel » – le vice-Président Manuel Vicente (NDLR: impliqué dans une affaire de corruption) – peu apprécié du parti parce qu’il n’est pas un de ses « produits », n’a pas non plus été choisi. Joao Lourenço, lui, est un produit du MPLA, formation qui n’est pas homogène – même si elle s’exprime toujours d’une seule voix, qui est la position de la majorité au sein du parti. Et, en 2016, l’inquiétude était forte, au sein du parti, devant la crise; la non-présentation de Dos Santos comme candidat peut en être le résultat. Une partie du MPLA a conscience de la nécéssité de changement.

Les résultats en demi-teinte des législatives pourraient être positifs pour Joao Lourenço. Il peut dire: voyez où nous en sommes, nous devons changer. Durant sa campagne, il a beaucoup parlé de combattre la corruption et déclaré qu’il fallait rapatrier l’argent angolais qui se trouvait à l’étranger; bien sûr, on peut y voir un discours purement électoraliste mais les mauvais résultats du MPLA sont une opportunité, pour Joao Lourenço, de faire valoir une nouvelle orientation. Ceux qui pensent que rien ne changera font valoir que Dos Santos est toujours là, que son fils dirige le Fonds souverain, que sa fille est à la tête de la société national des pétroles, que Dos Santos a fait nommer pour huit ans les nouveaux chefs de l’armée. C’est vrai, mais ne sont-ce pas les derniers soubresauts d’un pouvoir finissant? Joao Lourenço a la confiance du MPLA qui, dit-on, a refusé à Dos Santos l’impunité qu’il réclamait pour ses enfants et lui aurait demandé de prendre un peu de distance durant la campagne (le Président sortant était souvent à Barcelone, peut-être pas seulement pour des raisons de santé). Je considère donc que Lourenço a beaucoup d’éléments en main pour avancer, alors qu’émerge, au sein du MPLA, une nouvelle génération, moins marquée par la guerre, qui veut que le parti réponde mieux aux aspirations de la population. Dos Santos n’encombrera plus la scène politique très longtemps. Je suis donc relativement optimiste. Nous pourrions être étonnés par les changements à venir.

Comment expliquer la disparition des protestations de jeunes qui, en 2011, avaient voulu lancer un « printemps angolais »?

Je l’explique par deux raisons. D’abord la réaction surdimensionnée du pouvoir, qui a envoyé autant – et parfois plus – de forces de l’ordre qu’il y avait de manifestants. Ensuite, par le fait que les membres de cette société civile que nous, Occidentaux, voudrions voir émerger, appartiennent à une minorité privilégiée; le rappeur Luaty Beirao est fils d’un dignitaire du MPLA – ce qui ne lui enlève rien de sa dignité mais le situe très loin de la majorité de la population angolaise, occupée par des problèmes quotidiens de survie et qui, je crois, ne se reconnaît pas dans ce genre de mouvement. C’est peut-être encore un peu tôt pour ça en Angola.

Pourquoi Sindika Dokolo, le gendre congolais du président sortant Eduardo Dos Santos, se lance-t-il maintenant dans le débat politique congolais?

Je n’ai pas de réponse à cette question. Je ne suis pas sûr qu’il souhaite se lancer dans la politique congolaise, comme d’aucuns le croient. Cependant, je pense qu’il n’a pas pu s’exprimer aussi clairement et souvent sur ce qui se passe au Congo sans l’aval de son beau-père. On sait que Dos Santos s’intéresse beaucoup à la politique internationale, en particulier à la RDC voisine. Il est clair que cela veut dire que l’Angola a lâché Joseph Kabila, parce que celui-ci n’est plus un gage de sécurité. L’Angola souhaite quelqu’un de crédible, qui assure la stabilité du Congo; nous déduisons des positions de son gendre que Dos Santos soutient Moïse Katumbi. Ce qui est sûr, c’est que c’est un des premiers dossiers que traitera Joao Lourenço.

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