Algérie : l’impossible travail de mémoire

Algérie : l’impossible travail de mémoire

Vingt ans après sa “décennie noire”, l’Algérie se demande toujours si les démons de la violence resurgiront un jour. De 1992 au début des années 2000, l’Etat livre une guerre féroce contre les groupes islamistes armés qui tentent de le déstabiliser et multiplient les massacres dans la population. Mais depuis lors, les autorités ont mis une chape de plomb sur les événements et empêché tout travail de mémoire dans la population, les blessures du passé étant confiées aux bons soins de la religion, dont l’influence n’a cessé de grandir. L’islam est consommé comme un “antalgique” et est rendu d’autant plus incontournable qu’il est soutenu par le pouvoir dans un pays qui ressemble à un désert psychothérapeutique, révèle un reportage du journaliste Pierre Daum intitulé “Mémoire interdite en Algérie” et figurant dans le numéro du mois d’août du “Monde diplomatique”.

Un travail qui a, semble-t-il, eu l’heur de déplaire aux autorités algériennes puisque le distributeur local du mensuel français n’a toujours pas reçu l’autorisation d’en distribuer le numéro “sacrilège”. Les lecteurs algériens de la publication ne pouvant trouver la version papier en kiosque, l’article est exceptionnellement consultable en intégralité sur le site web du “Monde diplomatique”

Cette censure, qui ne dit pas encore son nom, fait curieusement écho à la stratégie d’amnistie et d’étouffement du souvenir des événements poursuivie par les autorités algériennes, rendant impossible tout travail de mémoire.

C’est sans doute ce qui est reproché au journaliste qui, à son échelle, a remué les fantômes du passé en allant à la rencontre de témoins –  directs et indirects  – des faits, en se rendant notamment dans les villages meurtris par les grands massacres de 1997.

Un pouvoir qui s’appuie sur la religion

Ces témoignages contribuent à brosser, deux décennies plus tard, le portrait d’une société algérienne verrouillée par les militaires et gagnée par une religiosité accrue. “Les islamistes ont perdu la guerre mais ils ont remporté les esprits”, dit l’un des témoins interrogés. La formule est très éclairante.

L’influence du religieux est visible partout dans le pays et s’illustre entre autres par le port généralisé du hidjab chez les femmes, une moindre tolérance à la vente d’alcool ou encore le doublement du nombre de mosquées en vingt ans. Signe flamboyant de cette religiosité accrue, l’Algérie construit en ce moment, sur le bord de mer à Alger, la plus grande mosquée du monde après celles de La Mecque et Médine, en Arabie saoudite.

Depuis la fin de la “décennie noire”, la relation entre le pouvoir et religion s’est affirmée. “En apparence équilibré, le régime algérien et ses institutions souffrent d’un manque de légitimité qui explique pourquoi le régime a besoin de s’appuyer sur les islamistes”, indiquent le géopolitologue Mehdi Lazar et le politologue Sidi-Mohammed Nehad dans leur livre “L’Algérie aujourd’hui” (Michalon, 2014). A l’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence en 1999, le pouvoir a notamment favorisé la réhabilitation des réseaux de zaouïas (les confréries religieuses) dans tout le pays afin de contrecarrer les courants islamistes radicaux, wahhabisme en tête.

Cette religiosité, comme le souligne un témoin dans le reportage du “Monde diplomatique”, se développe à une échelle plus large que celle de l’Algérie. Dans un entretien accordé à “La Libre” en mars dernier, l’universitaire tunisienne Faouzia Charfi disait voir son pays également en proie au spectre de l’islamisme. “L’islam politique ou l’islam wahhabite, qui ont gagné en importance ces dernières années en Tunisie, veulent imposer une vision rigoriste, tant dans les pratiques que dans le discours sur les grandes questions de société. On n’a jamais autant entendu parler du ramadan ou du pèlerinage” à la Mecque, affirmait-elle. Elle regrettait que ce retour du religieux s’envisage sous l’angle du consumérisme et de la pression sociale davantage qu’en référence à un besoin réel de spiritualité, nourrissant les franges conformistes et bien pensantes de la société.

Le champ politique algérien est désormais fermé aux responsables islamistes ayant amené à la “tragédie nationale” mais il comporte désormais trois partis islamistes, dont l’un a fait partie de la coalition gouvernementale lors du deuxième mandat de Bouteflika (2004-2009).

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