« La Ligne de couleur »: le trait d’union entre Italie et Somalie d’Igiaba Scego

« La Ligne de couleur »: le trait d’union entre Italie et Somalie d’Igiaba Scego

Croisant dans son nouveau roman deux destins réels, l’auteure italo-somalienne Igiaba Scego interroge le destin d’une artiste noire, immigrée en Italie au 19e siècle, et la présence des Africains en Europe aujourd’hui.

Lafanu Brown peut-elle accepter la demande en mariage d’Ulisse Barbieri sans lui raconter son passé et les rêves qui l’ont lentement façonnée ? Sans lui dire ce qui l’a conduite à Rome, si loin du village où elle est née ? Comment le goût du dessin et de la peinture a transformé cette fillette, née d’une mère Ojibwé et d’un père haïtien, en peintre renommée ?
Dans ce personnage fictif, né au confluent de deux destins féminins réels, Igiaba Scego a injecté le fruit de ses multiples lectures et recherches personnelles sur l’histoire des Noirs, célèbres ou non, ayant émigré en Italie. Elle y mêle sa passion pour l’art, pour les destins de femmes exceptionnelles et de défenseurs des droits humains, quelles que soient leurs origines. Des préoccupations qui ne s’inscrivent pas seulement dans l’histoire passée des États-Unis et de l’Italie, mais qui se prolongent en Europe, aujourd’hui, à travers la question des migrations et du droit souvent dénié aux Africains de voyager en dehors de leur pays d’origine. En cela, La ligne de couleur apparaît comme l’ultime volet de son triptyque consacré aux rapports établis par l’Italie avec ses ressortissants étrangers à travers les siècles. Des thématiques tels l’esclavage et la colonisation étaient en effet déjà présentes dans ses précédents romans : Oltre Babilonia (2008) et Adua (2016).

Mouvements abolitionnistes et guerre de Sécession

Peuplé de personnages et de faits historiques réels, le roman s’en nourrit pour mieux les relier entre eux à travers la destinée de Lafanu Brown, peintre noire-américaine partie, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, en quête de reconnaissance humaine et artistique sur la trace des grands maîtres de la Renaissance et du Baroque italiens. Car si la volonté première de Lafanu Brown était d’étudier l’art, son désir profond était bien l’émancipation, un rêve inaccessible pour une femme noire, artiste de surcroît, à la veille de la guerre de Sécession aux États-Unis.

« Elle a voulu être ce qu’elle était en s’inventant un lieu pour exister. Un lieu pour résister (…) Ce lieu est ici. Et c’est ici que tu existeras toi aussi, Lafanu »

Le roman se joue des époques en imaginant la lettre écrite, en 1887, par Lafanu Brown à son prétendant Ulisse Barbieri, sorte de “journal” de sa lente émancipation, en parallèle des nombreuses démarches entreprises en 2020, par Leila, une jeune historienne de l’art, italo-somalienne comme Igiaba Scego, afin de rendre hommage à l’artiste peintre, à travers une large exposition organisée dans le cadre de la Biennale de Venise. Le sort de la cousine de Leila, qui tente la traversée vers l’Europe au départ de Libye, vient en outre réveiller les réminiscences des corps noirs engloutis par les océans. La situation des deux femmes et l’attitude du milieu artistique à leur égard, créant des échos éclairants au-delà des siècles.

Libertés d’hier et d’aujourd’hui

Mêlant les expériences vécues à Rome par la sculptrice Edmonia Lewis et par la sage-femme, activiste des droits civiques, Sarah Parker Remond, Igiaba Scego donne naissance à une formidable jeune héroïne effacée, discrète et pourtant extrêmement résolue et résiliente. À travers elle, le lecteur assiste à une sorte de Grand Tour de l’Italie, version arts et antiquités, à la façon des célèbres récits de Dickens, Goethe, Henry James ou Nathaniel Hawthorne. Par ses phrases courtes et son style imagé, Igiaba Scego redonne vie à une partie de l’histoire des États-Unis et de l’Italie, celle des abolitionnistes qui luttaient contre la propagande raciste des Sudistes et de certains Blancs paternalistes se gargarisant des avancées “permises” aux Noirs “les mieux éduqués”.
Tissant des liens entre attitudes condescendantes ou controversées d’hier et d’aujourd’hui, le roman offre aussi un bel écho à l’exposition du musée d’Orsay consacrée, en 2019, aux modèles noirs dans la peinture et la sculpture ainsi qu’aux réflexions qui s’imposent sur la place des étrangers en Italie et en Europe, notamment en raison des discriminations liées aux passeports.

Karin Tshidimba

★★★ La Ligne de couleur Roman De Igiaba Scego, traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza, Edition Dalva, 368 pp. Prix 23 €, version numérique 16 €

Que pensez-vous de cet article?