Rwanda : Fina, la tête dans le houblon

Rwanda : Fina, la tête dans le houblon

A 53 ans, une Rwandaise veut lancer la première micro-brasserie du pays. Sa particularité: n’employer que des femmes « pour montrer aux petites sœurs que c’est possible. » 

Lorsqu’elle a arrêté son activité de restauratrice à Kigali il y a deux ans, Josephine Uwineza alias « Fina » aurait pu profiter comme beaucoup d’une retraite paisible avec son mari et sa famille. « J’avais fait 15 ans dans le métier, je travaillais jour et nuit, j’avais des ados à la maison, j’étais fatiguée, je pensais me reposer. » Raté. Sa rencontre avec son amie Nancy Coldham, une entrepreneuse canadienne qui a beaucoup œuvré pour les femmes, a changé la donne. Sa proposition audacieuse: lancer la première brasserie artisanale du Rwanda. « Nancy a toujours rêvé de faire quelque chose de grand pour les femmes ici. Elle cherchait un projet à mettre en place et elle est tombée sur une brasserie canadienne. Elle s’est dit: « Pourquoi ne pas tenter au Rwanda car c’est une industrie dominée par les hommes ? » La bière, un bien truc de mec non ? »,  demande-t-elle attablée à la terrasse d’un salon de thé ombragée de Nyarutarama, un quartier moderne de Kigali. « La brasserie artisanale a le vent en poupe au Canada et dans le monde entier. C’est une industrie relativement simple mais qui permet de créer des opportunités d’emploi. Certaines recherches initiales m’ont également montré que les premiers brasseurs artisanaux du pays ont été des religieuses qui faisaient de la bière à la banane pour le clergé. C’était parfait. » Fina accepte de relever le défi qui plus est en ne recrutant que des filles. Il faut dire qu’en matière de courage, elle a de qui tenir.

« L’exemple de ma mère me pousse »

Quand on voit le sourire de la Rwandaise aujourd’hui, difficile d’imaginer son passé on ne peut plus compliqué. Née au Rwanda, Fina a neuf ans lorsque son père est tué dans les conflits ethniques de 1973. Sa mère se retrouve alors dans l’obligation de fuir pour s’en sortir, seule, avec six rejetons dans ses valises. Direction Bujumbura, la capitale du Burundi. « Je n’avais que ma maman. On était six, on a manqué de rien et on était réfugiés. Elle s’est débrouillée, sans mari, sans éducation, en montant une petite boulangerie… L’exemple de ma mère me pousse. »

Pas évident, pourtant, de lancer une brasserie dans un pays où la Skol détenue par le Belge Unibra et la Mutzig dans les mains du géant hollandais Heineken, coulent à flot dans la plupart des bistrots. « J’ai hésité, j’avais un peu peur. Tu t’imagines, commencer quelque chose de nouveau à cet âge ? Puis, finalement, je suis allé visiter la brasserie Beau’s au Canada et je me suis rendu compte que c’était plutôt facile. J’ai fait ça pour aider les femmes rwandaises. Le projet est basé sur ça. Pour moi, il est important que les femmes commencent à comprendre qu’elles sont capables de faire ce que les hommes peuvent faire. Je fais ça pour que montrer aux petites sœurs que c’est possible. J’ai 52 ans, mais je peux employer des jeunes femmes et les encadrer. Si je ne l’avais pas fait, j’aurais été égoïste », assure Fina qui a vécu au Kenya, en Suisse et au Canada avant de revenir « enfin » dans son pays.

« On va s’amuser »

Lorsque la brasserie sera mise sur pied, Fina compte donc bien employer dix salariées sur le site et faire vivre des dizaines de femmes dans les villages pour cultiver les matières premières. La brasserie Beau’s a décidé d’appuyer ce projet. Une équipe de l’entreprise ontarienne s’est déplacée jusqu’au Rwanda pour la rencontrer, la conseiller et notamment choisir avec elle les ingrédients pour confectionner ses recettes. « Il n’y a que des bières ordinaires ici. Si on peut éduquer les gens à aimer une bonne bière, l’accompagner avec un plat, ce serait super. Nous, notre idée, c’est de changer les recettes suivant les saisons, de proposer une bière épicée, puis une bière fruitée. On va s’amuser », prédit-elle. 

Beau’s l’a aussi aidé à financer son projet. Une campagne de crowdfunding a ainsi été lancée et lui a permis de récolter plus de 110.000 dollars. Un industriel de la région de Vancouver lui a également fourni la chaîne d’embouteillage et les citernes. De belles avancées même s’il reste encore beaucoup de travail à réaliser. « On doit trouver une brasseuse rwandaise et la former et un endroit pour implanter la brasserie. On espère ouvrir pour le 1er juillet 2018. C’est la fête nationale au Rwanda et au Canada, j’aime le symbole », s’enthousiasme Nancy Coldham. Si vous souhaitez goûter ces bières, vous n’aurez d’ailleurs peut-être pas l’obligation de vous déplacer jusqu’en Afrique puisque Fina espère entrer en contact avec des brasseurs belges pour les exporter. Avis aux intéressés.

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