Le corps de Christopher Msando, haut responsable de la Commission électorale indépendante kényane (IEBC), a été retrouvé samedi, le lendemain de sa disparition. Il aura fallu deux jours pour l’identifier. Mais l’autopsie a révélé, que le numéro 2 de l’IEBC a été torturé et assassiné. Et ce à quelques jours de l’élection présidentielle du 8 août.

Christopher Msando était en charge de la supervision du système d’inscription biométrique des électeurs et du comptage des voix au sein de l’IEBC. Nommé à ce poste il y a deux mois, suite à la destitution de son prédécesseur, il avait mis en lumière des failles dans le système de contrôle de l’élection présidentielle.

Des fonctions essentielles, car plus encore que les résultats, «c’est le processus électoral qui cristallise toutes les inquiétudes, après les suspicions de fraudes lors des élections de 2013», affirme Marie-Emmanuelle Pommerolle, chercheuse en sciences politiques à l’Institut français de recherche en Afrique (Ifra) à Nairobi. L’IEBC est depuis extrêmement décriée. Sa capacité à organiser les scrutins et la fiabilité de ses méthodes d’enregistrement des votants et de transmission électronique des votes sont largement contestées, tant parmi les candidats que dans la population.

L’assassinat d’un membre éminent de l’IEBC exacerbe encore les peurs de fraudes, d’autant plus que les incidents se sont multipliés ces deux derniers mois.

Suspicions

En juin, c’est le nombre d’inscrits sur les listes électorales qui est remis en cause. 88 600 défunts – sur les quelque 19 millions d’électeurs – ont ainsi été écartés de la liste des votants. Les contrôles précédents de l’IEBC ne les avaient pas détectés. De quoi donner un peu plus de grain à moudre à l’opposition qui utilise régulièrement les votes fantômes comme argument pour dénoncer les malversations supposées de l’actuelle majorité.

Un mois plus tard, suite à une plainte de la National Super Alliance (Nasa) – coalition des principaux partis d’opposition – la Haute Cour de justice a annulé le contrat d’impression des bulletins de vote passé entre l’IEBC et une entreprise de Dubaï, Al-Ghurair. L’autorité judiciaire a estimé que les candidats n’avaient pas été suffisamment consultés avant la signature de cet accord de plus de 20 millions d’euros. Le leader de l’opposition à la présidentielle, Raila Odinga, a salué ce jugement estimant que la société dubaïote avait des intérêts communs avec le président sortant, Uhuru Kenyatta. La Cour a cependant coupé la poire en deux, en autorisant Al-Ghurair à imprimer les bulletins pour les élections des parlementaires, gouverneurs et élus locaux qui se déroulent également le 8 août. Cette décision tardive avait fait craindre un report des élections, compte tenu du temps nécessaire pour produire le matériel de vote. Il n’en est rien. Mais cela a jeté un peu plus de discrédit sur l’impartialité de la commission.

Pour endiguer ces suspicions, l’IEBC joue la carte de la transparence et communique régulièrement sur les méthodes employées pour mener les scrutins. A moins d’une semaine des élections, la commission a même proposé, mercredi, en présence de la presse des démonstrations publiques des systèmes utilisés pour rassurer quant à la qualité du dispositif électronique.

L’ombre des deux dernières élections

«La période électorale est toujours source de tensions», poursuit Marie-Emmanuelle Pommerolle. Elle l’est d’autant plus l’issue du scrutin est incertaine. Les deux derniers sondages se contredisent et l’opposition est persuadée qu’après trois défaites consécutives, elle peut remporter l’élection présidentielle.

Si les deux partis assurent qu’ils accepteront les résultats publiés par l’IEBC, la peur d’une éventuelle contestation, qui pourrait plonger le pays dans une crise sociopolitique, est omniprésente. En 2007 et 2008, les violences post-électorales avaient fait plus de 1 100 morts et des centaines de milliers de déplacés.

Des violences d’autant plus redoutées, qu’une fois encore les élections présidentielles se jouent sur fond de divisions ethniques entre les Kikuyu, partisans du président sortant, Uhuru Kenyatta et les Luo, favorables à Raila Odinga.

«La peur de voir la situation dégénérer a poussé de nombreux habitants de Nairobi à quitter la capitale pour rejoindre la province, note Marie-Emmanuelle Pommerolle. Et même si la période de vacances scolaires est propice aux départs, leur ampleur est tout à fait inhabituelle».

L’intrusion, mardi, d’un groupe d’hommes armés au domicile de l’actuel vice-président, William Ruto, colistier du président Kenyatta, a encore ajouté aux tensions ambiantes. L’homme politique et sa famille étaient absents au moment des faits mais un policier a été tué et un autre blessé lors de l’attaque. L’enquête n’a pas abouti mais l’épisode a montré que nul n’était à l’abri.

180 000 membres des forces de l’ordre seront déployés dans le pays lors des élections. Les observateurs internationaux, dont une centaine de l’Union européenne, seront également présents pour assurer la validité des élections et tenter d’apaiser ce climat de défiance.