Rwanda : Un ex-FDLR pour réintégrer ses anciens frères d’armes

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  • 3 août 2017
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Rwanda : Un ex-FDLR pour réintégrer ses anciens frères d’armes

Par Marie-France Cros

Envoyée spéciale au Rwanda

Il est en discussion avec ses collègues, cadres de la Commission de Démobilisation et Réintégration du Rwanda (RDRC), chargée de réintroduire dans la vie civile les membres des FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda, issues des génocidaires) qui abandonnent la lutte armée et le Congo pour rentrer pacifiquement au pays natal. Il est à l’aise, donne rendez-vous dans son bureau et ne craint pas de s’entretenir porte fermée avec une journaliste. Seules quelques réticences dans le récit de sa vie trahissent sa spécificité: le commissaire Elie Mutarambirwa est lui-même un ancien lieutenant-colonel des FDLR, aujourd’hui chargé d’aider au retour en paix de ses anciens camarades d’armes.

Un mois avant la guerre

Il est sorti de l’Ecole supérieure militaire de Kigali « juste un mois » avant le début de la guerre du FPR (Front patriotique rwandais, au pouvoir depuis1994), explique-t-il à La Libre Afrique.be. La guerre avait été lancée en octobre 1990 pour rentrer au Rwanda dont leurs parents, d’ethnie tutsie, avaient été chassés dans les années 60, un Rwanda dont les autorités hutues assuraient qu’il était trop petit pour accueillir ceux qui étaient alors les plus anciens réfugiés du monde.

Après deux ans de ce qu’Elie Mutarambirwa appelle pudiquement « pratique sur le terrain », l’armée hutue est défaite par le FPR et le gouvernement qui a conduit le génocide des civils tutsis désarmés (un million de morts) fuit au Zaïre, où il entraîne plus d’un million de civils hutus, avec l’aide de l’armée française. Mutarambirwa atterrit au camp de réfugiés de Kashusha, avec 250 000 autres fuyards, dont « de nombreux politiciens et militaires ».

Il y restera jusqu’en 1996, lorsque l’armée du FPR, après avoir prévenu Kinshasa et l’Onu qu’elle ne pourrait tolérer, à sa frontière, des camps dirigés par les autorités génocidaires d’où partent des attaques contre le Rwanda, bombarde les camps. La plus grande partie des réfugiés civils rentrent au Rwanda, tout proche; les éléments les plus durs fuient vers l’intérieur du Zaïre. C’est ce que fera Elie Mutarambirwa: rejoindre Kisangani, au nord, puis obliquer vers l’ouest, à travers la grande forêt.

En mai 1997, lorsque Mobutu est renversé par une coalition de rebelles congolais appuyés par les armées du Rwanda et de l’Ouganda, Mutarambirwa se retrouve à Brazzaville, avec d’autres militaires de l’armée hutue défaite et , comme eux, se battra un temps pour le compte de Denis Sassou-Nguesso contre les troupes de son rival Pascal Lissouba.

Supplétifs de l’armée de Kabila

Mais deux ans plus tard, l’entente entre alliés est morte et, en août 1998, celui qui s’est auto-proclamé chef de la rébellion et Président de la République démocratique du Congo, Laurent Kabila, se retourne contre le Rwanda et l’Ouganda. « Il nous a alors invités au Congo », dit sobrement Mutarambirwa, comme supplétifs de son armée: les militaires rwandais, tutsis ou hutus, sont bien meilleurs soldats que leurs collègues congolais, indisciplinés, peu formés,  mal ou pas payés, sabotés par des supérieurs corrompus. Elie Mutarambirwa combattra au Katanga, à Pweto – « j’étais là lors de la défaite » – Moba, Kalemie, Ruhimbe et Tshilembwe.

Après la signature de l’accord de paix de Lusaka (1999) entre Kabila, ses alliés et ses ennemis, « une partie des FDLR se désengage et va à (la base militaire de) Kamina. Puis il y a eu des problèmes à Kamina entre les Congolais et nous; certains sont rapatriés. Moi j’ai rejoint le Sud-Kivu, pour la jonction entre ALIR2 (militaires rwandais pro-Kinshasa) et ALIR01 (les militaires et miliciens rwandais qui n’ont jamais quitté le Kivu). Plus tard, j’ai été envoyé au Nord-Kivu, dans le Masisi, où je commandais un bataillon, de 2004 à 2007. Puis je suis monté dans les volcans, près de Rutshuru », à forte population hutue congolaise.

Pourquoi faire défection?

L’ex-lieutenant-colonel ne s’étend pas sur les crimes des FDLR (créées à partir de l’ALIR) au Kivu, nombreux et particulièrement horribles aux yeux de l’Onu mais que Kinshasa n’est pas intéressé à poursuivre en justice. Tout au plus cite-t-il les « vols » qui permettent aux combattants de vivre sur le dos de la population.

En 2010, il fait défection « pour différentes raisons ». « D’abord politiques: la justice internationale avait commencé à arrêter les grands responsables » du génocide en exil, explique-t-il. « Et à cause de la situation militaire: le gouvernement congolais s’était retourné contre nous, puis était redevenu notre ami, puis de nouveau contre nous; j’étais déçu ».

« Il y avait aussi des raisons internes aux FDLR: le régionalisme ». Sous le régima Habyarimana, le nord du pays, dont il était originaire, était favorisé et ses ressortissants considérés comme plus Rwandais que les autres parce que moins mélangés avec des Tutsis, moins nombreux au nord du pays. « Je suis de Kigali », explique Elie Mutarambirwa, « et donc mal vu par ceux du nord, qui se voient comme plus vaillants et plus patriotes que les autres et devant donc toujours dominer. Les originaires des autres régions étaient toujours soupçonnés de complicité avec le FPR ». Enfin, « il y avait aussi des raisons sociales: lorsque j’étais dans le Masisi, je m’étais marié avec une Rwandaise; elle et nos deux enfants vivaient à Kampala alors que j’étais au Congo. C’était difficile. J’ai songé qu’il fallait préparer l’avenir ».

Soldat de la paix en Haïti

Rentré au Rwanda en 2010, le lieutenant-colonel a fait le parcours de réintégration (voir ci-dessous), à l’issue duquel il a trouvé un emploi « dans les services de sécurité ». En 2012, il est envoyé par le gouvernement rwandais en mission de paix pour l’Onu en Haïti, affecté au service pénitentiaire. « Avec ma solde, j’ai construit une maison à Kigali, j’ai acheté une voiture et j’ai lancé un petit commerce. Et fin octobre 2014, j’ai été nommé ici ».

A la Commission de Démobilisation et Réintégration, le commissaire Elie Mutarambirwa est chargé de suivre les probèmes de tous les ex-FDLR réintégrés dans la Province de l’Est.

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