Rwanda: Economie: de gros efforts, mais un trop petit marché

  • Dans Rwanda
  • 3 août 2017
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Rwanda: Economie: de gros efforts, mais un trop petit marché

Par Marie-France Cros

Envoyée spéciale à Kigali

« Au Rwanda, il est très facile de créer sa société. C’est plus difficile de faire des affaires”, dit à La Libre Afrique.be un habitant de Kigali. Pourquoi? “Parce qu’il faut toujours passer par le FPR” (Front patriotique rwandais, au pouvoir depuis 1994).

Le Rwanda s’est bâti une réputation appréciée auprès des entrepreneurs et est classé par la Banque mondiale deuxième meilleur pays pour faire des affaires en Afrique. Le régime du président Paul Kagame voit les investisseurs comme des partenaires en développement, la principale préoccupation du chef de l’Etat.

Mais l’économie est largement soumise aux décisions politiques. Le parti au pouvoir possède son propre conglomérat, Crystal Ventures (ex-Tristar Investments Limited), principal investisseur du pays qui emploie 12 000 personnes, et l’armée a le sien, Horizon (construction, logistique). Leur  fonctionnement reste peu transparent: ce sont des sociétés privées, pas nationales; et elles ne sont pas cotées en bourse (à l’exception de la joint venture entre Crystal Telecom et la sud-africaine MTN) et ne doivent donc pas présenter de rapport annuel. Caractéristique de cette opacité: le changement de PDG de Crystal Ventures, en 2016, n’a pas eu un seul écho dans la presse rwandaise.

Business plans plagiés

Les autorités de Kigali sont félicitées pour leur combat contre la corruption; celui contre la petite corruption est indéniable “mais les prises d’intérêt à haut niveau sont considérées comme normales”, dit-on dans les milieux d’affaires.

Certains hommes d’affaires se plaignent de ce qu’ayant fait connaître leur business plan aux autorités rwandaises et ne l’ayant pas vu approuver, ils le retrouvent ensuite mis en oeuvre sous une autre forme par une des entreprises de Crystal Ventures. Celles-ci oeuvrent dans la construction, la production de café, la gestion de projets, la sécurité, le granit, les jus, l’eau en bouteille, le lait…

Quand on les interroge sur cette position dominante, les autorités rwandaises ont leur réponse toute prête: le FPR a investi son trésor de guerre dans le business dès 1995, au lendemain du génocide, quand personne ne s’y risquait; il est normal que ces pionniers tirent des avantages de leur audace.

Une forte croissance, qui s’essouffle

Reste que les autres investisseurs sont peu nombreux à remporter des marchés dans des domaines, comme la construction, où Crystal domine. C’est la construction qui a tiré la croissance économique  de 7 à 10% au cours de la dernière décennie. Mais elle semble s’essouffler: le dernier rapport de l’Institut rwandais des Statistiques chiffre à 1,7% seulement la croissance économique pour le premier trimestre 2017.

Produire au Rwanda est difficile. Si le pays suit scrupuleusement les conseils de la Banque mondiale et accumule les reconnaissances, si le président Kagame et ses collaborateurs fournissent un travail impressionnant et ne craignent pas d’innover, le pays  se heurte à d’importantes difficultés pour décoller.

D’abord et avant tout, un marché de taille réduite: 11,5 millions d’habitants,ayant peu de pouvoir d’achat. Ensuite un territoire (26 300 km2) enclavé, ce qui renchérit le transport des importations et des exportations. Enfin relativement peu de main-d’oeuvre qualifiée dès qu’on quitte les niveaux supérieurs du pouvoir.

Il faut y ajouter la lourdeur de la bureaucratie: la plupart des décisions étant politiques, les agents de l’Etat attendent les ordres de la hiérarchie pour agir et ne prennent presque pas d’initiative. Pour ne pas être pris en défaut, ils essaient de refiler le dossier à quelqu’un d’autre au lieu de tenter d’y apporter une réponse. Soumis à des contrats de performance pour lutter contre cette inertie, les fonctionnaires rwandais préfèrent, en conséquence, ne pas changer de direction même quand ils ont adopté une mauvaise voie.

Les principaux atouts du Rwanda sont la sécurité, l’ordre, de bonnes routes – qu’on continue à construire – et la propreté.

Lâcher du lest politiquement

« Pour mieux développer, il faudrait lâcher du lest politiquement”, dit une de nos sources à Kigali, “afin de laisser d’autres personnes acquérir du pouvoir économique. Mais ils ont beaucoup de mal à s’y résoudre. Aujourd’hui, il est difficile de faire son trou parce que l’accès au crédit n’est pas aisé (15 à 18% d’intérêt) et parce que les entreprises liées au parti prennent trop de place. Le pays a fait d’immenses progrès, oui, mais ça cale au niveau de la redistribution des richesses”.

L’extrême-pauvreté est passée de 36% de la population en 2006 à 16% en 2014. Une brillante réussite. Mais la suite logique – passer de la pauvreté à la classe moyenne – se met bien plus difficilement en oeuvre. La création d’un système de sécurité sociale qui a valu au Rwanda les félicitations de l’Onu (84,3% de la population a une couverture maladie) a un impact positif sur la situation des Rwandais mais pas assez pour constituer un ascenseur social. L’indice Gini (qui mesure les inégalités sociales) du Rwanda, malgré des progrès, reste le plus élevé de l’East African  Community: 46,8 (51,3 en 2010) contre  37,6 pour la Tanzanie, 42,4 pour le Burundi et le Kenya ou 39,5 pour l’Ouganda. A titre de comparaison, il est de 26 en Belgique.

Kigali connaît un développement remarquable, ainsi que Gisenyi. Mais les zones rurales (70% de la population sont des paysans) restent en arrière, même si elles bénéficient de politiques spécifiques pour réduire la pauvreté. Le développement du tertiaire, sur lequel a misé Paul Kagame, ne crée pas encore assez d’emplois pour diminuer significativement le nombre de paysans et quitter l’économie de subsistance.

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