L’actrice Aïssa Maïga prépare un film sur son père, journaliste admiré au Mali

L’actrice Aïssa Maïga prépare un film sur son père, journaliste admiré au Mali

L’actrice Aïssa Maïga a réalisé ses deux premiers documentaires. L’un sur le changement climatique, l’autre sur l’écran monochromatique. Prochain défi: retracer la vie de son père, journaliste malien admiré, pourtant mort assassiné au Burkina Faso à la fin des années 80.

« J’ai toujours su que je voulais réaliser, mais je ne m’en suis pas toujours sentie capable. Aujourd’hui, le fait d’avoir commencé avec le documentaire – même si Marcher sur l’eau a des tonalités de fiction – me donne envie d’aller plus loin et je suis très pressée de réaliser des fictions. »

Pour s’y préparer, la comédienne Aïssa Maïga a toujours beaucoup parlé avec les réalisateurs et réalisatrices. « J’observais comment ils orchestraient le travail d’équipe, comment ils s’adressaient aux acteurs, quelles étaient leurs obsessions… Ça me donne l’impression un peu diffuse d’être en vacances quand je suis actrice parce qu’on n’a pas la charge psychologique de l’ensemble. Ça a allégé mon métier d’actrice de commencer à réaliser des films. »

La comédienne Aïssa Maïga passe derrière la caméra.

Le signal : « Noir n’est pas mon métier »

Le fait d’avoir réussi à faire aboutir le projet du livre collectif Noir n’est pas mon métier lui a permis de sauter le pas. « Il s’est passé cinq mois entre le moment où j’en ai parlé à l’éditrice et celui où le livre est sorti. Puis on s’est retrouvées sur les marches à Cannes, tout est allé très vite. Pour moi, il y avait l’enjeu de ce combat et, de façon intime, je me suis prouvé que je pouvais mener des projets tangibles qui rencontraient un intérêt médiatique et public. Dans la foulée, j’avais aussi envie de réaliser un documentaire pour explorer la place de l’altérité sur nos écrans. »

Elle imagine un triptyque : livre, expo et film. Et sent qu’elle peut faire le film tout de suite grâce aux réponses rapides de deux producteurs et de Canal +. « Le succès du livre et ma légitimité face au sujet ont rendu possible l’arrivée du documentaire Regard Noir. » Prolongeant le livre collectif Noir n’est pas mon métier, leur montée des marches à Cannes et son discours aux César, ce documentaire voyage de la France aux États-Unis et au Brésil pour voir comment la question de la diversité à l’écran y est abordée.

Dans la même période, en 2018, le producteur Yves Darondeau lui propose le documentaire Marcher sur l’eau sur une idée originale de Guy Lagache. « On m’a proposé de prendre le relais. Au Niger, il y avait cette communauté peule où les femmes sont très actives et impliquées. Ça me semblait indispensable d’en parler. Le fait que cette communauté nomade soit obligée de quitter son mode de vie. Le fait qu’il y ait de l’eau dans cette zone mais que les gens n’y ont pas accès à cause du réchauffement climatique et de l’aridité galopante. Tous ces facteurs rendaient le sujet passionnant. »

Capturer l’âme du Sahel à l’image

Née à Dakar, d’une mère sénégalaise et d’un père malien, Aïssa Maïga n’avait pas la sensation d’être dans un monde inconnu en arrivant au Niger pour réaliser le documentaire Marcher sur l’eau*** sorti en salles (en Belgique ce mercredi). On y suit la famille de la jeune Houlaye dans son combat contre le changement climatique au Niger…

« On a travaillé avec la directrice de l’ONG Aman Iman. On a conçu le film ensemble. Elle connaissait cette partie du Niger que je ne connaissais pas même si je viens du Mali voisin. Il y a une âme sahélienne que j’ai essayé de capturer à l’image. » La famille de son père, au nord du Mali, vit à côté du fleuve. « Mais les questions de l’irrigation des terres ou de l’accès à une eau potable restent les mêmes. Et au-delà de cela, ce qui m’intéressait c’était de parler de ces sujets à travers les yeux de Houlaye. Essayer de voir comment cette question du réchauffement climatique s’invite dans sa vie, dans ses relations avec sa fratrie, ses parents et l’école. Comment tout son monde est impacté et quelles sont les solutions pour s’en sortir. Je voulais qu’on puisse ressentir une forme de proximité et d’empathie. Houlaye avait cette profondeur évidente. Très vite, je me suis dit que je pouvais aborder ce sujet si j’étais à hauteur d’être humain et que je parlais d’une cellule familiale malmenée par le réchauffement climatique. »

En tant que citoyenne lambda, Aïssa Maïga essaie d’avoir des gestes qui ont le moins d’impact possible, « mais je ne suis pas irréprochable sur le plan écologique. Je suis atterrée par l’inertie politique. On est en campagne présidentielle en France et ils viennent nous fatiguer avec des histoires de voile… Je me sens parfois pétrifiée. Ce film, je voulais qu’il crée l’inverse : qu’on soit certes face une réalité dure, mais porté par l’humanité et l’idée que des solutions existent, même si le forage n’est pas la solution ultime… Cela permet de faire baisser la mortalité infantile et en couches. Cela permet de faire baisser les maladies parasitaires, notamment. Cela permet d’abreuver le bétail, cela a beaucoup de vertu…« 

Aissa Maiga, comédienne et réalisatrice, rencontrée à Bruxelles.

Ce nouveau métier de documentariste est-il une façon de se connecter à son père journaliste ?
(Elle rit) « Pas forcément sur le plan du documentaire, mais sur la question de l’eau. J’ai retrouvé des articles de mon père où il tirait la sonnette d’alarme sur la question de l’accès à l’eau potable au début des années 80. Je me suis sentie dans une filiation et ce type de ressenti me fait toujours beaucoup du bien car c’est la personne qui me manque le plus au monde et depuis tellement longtemps… Il est omniprésente du fait de la solarité qu’il avait, de ses engagements et de l’empreinte qu’il a laissée sur les gens. C’est incroyable… Ca va faire quarante ans qu’il est mort et quand vous entendez les gens en parler…. Le souvenir de son intégrité et sa chaleur est très vivace. »

Que ce soit son engagement sur le terrain de l’écologie, son engagement dans le combat des actrices noires, asiatiques et maghrébines, une diversité si peu présente sur les écrans en France. Autant de preuves de sa filiation avec ce journaliste engagé…

« Il y a pas mal de personnes engagées dans ma famille, même si il y a aussi des gens que cela n’intéresse pas du tout. J’ai toujours beaucoup entendu parler de politique dans ma famille, depuis l’enfance, précise la comédienne. Mon père en parlait avec mes oncles ou avec ses copains. J’ai des souvenirs de débats animés où chacun rivalisait d’arguments. Je ne comprenais rien, mais je voyais la passion chez chacun et j’adorais être parmi eux. C’était une ambiance que je chérissais et qui me rassurait. »

Son nouveau projet de documentaire rendra hommage à ce patrimoine familial. « Oui, tout à fait, exactement » acquiesce la comédienne, visage souriant et regard brillant.

Entretien: Karin Tshidimba

Photos Bruxelles: Marie Russillo

Nb: Regard noir : documentaire d’Aïssa Maïga à voir mercredi 4/02 sur Be 1 à 16h15.

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