Au Kenya, « le PIB, ça ne se mange pas »

  • Dans Kénya
  • 2 août 2017
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Au Kenya, « le PIB, ça ne se mange pas »

Le timing était parfait. Deux mois avant de briguer un second mandat le 8 août, le président kényan Uhuru Kenyatta a inauguré le plus grand projet de l’histoire du pays, une ligne ferroviaire ultra-moderne reliant Nairobi au port de Mombasa, brandie comme étendard de son mandat.

Mais alors que les fanfares s’époumonaient, un autre évènement venait lui aussi de s’ériger en symbole: une crise alimentaire ayant vu exploser le prix de la farine de maïs, nourriture de base d’une majorité de Kényans, et provoquant dans son sillage la grogne des citoyens les plus pauvres.

« D’un côté, il y a le Kenya qui se développe, quitte à s’endetter, et qui reste l’économie la plus dynamique d’Afrique de l’Est », souligne Francis Mwangi, analyste pour la Standard Investment Bank. « De l’autre côté, il y a le Kenya qui bénéficie à peine de la croissance ».

Cette dernière a bien oscillé entre 5,4 et 5,9% depuis 2013, portée par la consommation de ménages de plus en plus nombreux et les investissements publics, mais le bilan économique de M. Kenyatta, considéré comme un des points forts de son mandat de quatre ans, doit être nuancé.

A la tête d’un pays au profil atypique en Afrique – relativement peu de ressources naturelles, mais une stabilité, un dynamisme économique et une industrie des services remarquables – le président est surtout salué pour le développement des infrastructures, certaines en projet avant son arrivée.

Outre le train reliant Nairobi au plus important port d’Afrique de l’Est, des aéroports, des routes et des ponts ont été construits à travers le pays, la production électrique a augmenté, notamment grâce à l’éolien et la géothermie, et la construction d’un nouveau port à Lamu (est) a débuté.

– Entrepreneuriat compulsif –

L’Ethiopie, avec sa population de 100 millions d’habitants – deux fois le Kenya – et sa main-d’oeuvre bon marché, a désormais le PIB le plus important d’Afrique de l’Est, mais le premier exportateur mondial de thé reste bien la principale plateforme commerciale de la région.

Comme souvent en Afrique, l’agriculture est le premier employeur du pays, mais le Kenya se démarque de ses rivaux régionaux par une population active plus qualifiée, un meilleur réseau internet et une mentalité entrepreneuriale quasi compulsive.

Le secteur touristique, affecté par l’attaque du centre commercial Westgate de Nairobi (67 morts en 2013), a repris sa marche en avant, tandis que « le climat pour les affaires s’est amélioré », remarque également Armando Morales, représentant du Fonds monétaire international au Kenya.

Sauf que le président kényan s’est inscrit avant tout dans la continuité de ses prédécesseurs, et a notamment bénéficié durant son mandat de prix pétroliers très bas, tempèrent les analystes.

Selon Winnie Mitulah, spécialiste des questions de développement à l’université de Nairobi, c’est la décentralisation d’importants budgets et compétences qui a mené par endroits à l’amélioration des infrastructures de santé ou la construction de puits et barrages.

Conséquence inévitable du développement massif d’infrastructures, la dette a par ailleurs augmenté de plus de dix points sous Kenyatta pour dépasser les 50% du PIB, et inquiète, notamment parce qu’elle a été contractée pour des parts importantes auprès de la Chine, à des conditions peu avantageuses.

« Je pense que le Kenya se devait d’investir », soutient toutefois Aly-Khan Satchu, analyste kényan. « Mais à partir de maintenant, il s’agit d’échelonner correctement les prochains investissements ». « Il s’agira ensuite de récolter les bénéfices des investissements réalisés ».

– Corruption endémique –

Les observateurs rechignent par ailleurs à parler économie sans évoquer le bilan largement négatif de M. Kenyatta dans la lutte contre une corruption endémique au Kenya. « Regardez où le Kenya se trouve, et imaginez où il se trouverait sans tout cet argent qui disparaît », peste M. Satchu.

Enfin, et c’est peut-être le principal reproche adressé à l’administration Kenyatta, la croissance n’a pas bénéficié suffisamment aux pauvres, estime Francis Mwangi. Surtout que le Kenya ne dispose pas d’une industrie manufacturière importante, qui permettrait de générer de nombreux emplois.

Et lorsqu’une sécheresse est venue frapper le Kenya fin 2016-début 2017, la crise alimentaire qui a suivi a symbolisé pour beaucoup ce sentiment. Les récoltes ont été moins bonnes et le prix de nombreux aliments a augmenté, en particulier celui de la farine de maïs.

Les autorités ont été prises de court sur fond de spéculation des producteurs. Résultat: au plus fort de cette crise, en mai, le paquet de deux kilos de farine pouvait être vendu jusqu’à 180 shillings (1,5 euro), soit jusqu’à 50% de plus qu’un an plus tôt.

A l’approche des élections, plusieurs sondages d’opinion ont identifié le coût de la vie comme la préoccupation numéro un des Kényans, qui reprennent désormais à l’envi une rengaine maintes fois entendue en Afrique: « le PIB, ça ne se mange pas! »

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