Rwanda: le pari risqué sur la route de la prospérité

Rwanda: le pari risqué sur la route de la prospérité

Au troisième étage d’une galerie marchande flambant neuve du centre de Kigali, quelques commerçants désoeuvrés discutent en ce mardi matin, accoudés à une rambarde devant leurs boutiques désertées par les clients.

L’immeuble aux vitres bleutées est un des nombreux bâtiments ayant récemment transfiguré le paysage de la capitale, et qui incarnent l’ambition rwandaise d’une économie de service portée par une classe moyenne prospère et qualifiée, se substituant à une nation encore majoritairement peuplée d’agriculteurs pauvres.

Sauf que cette vision est encore très lointaine, avec une classe moyenne embryonnaire et 39% de la population qui vit avec moins de deux dollars par jour. Et les observateurs mettent en garde: le marché rwandais est relativement petit et le pari du développement agressif d’infrastructures coûteuses – essentiellement grâce à l’argent public – est risqué.

« La ville se développe, c’est bien, mais nous, on a du mal, le prix du loyer nous anéantit », explique un vendeur de cosmétiques du centre commercial, inauguré il y a deux ans par le président Paul Kagame. Le jeune homme de 24 ans assure que deux de ses collègues ont fermé boutique faute de clients tandis que nombres d’emplacements restent vides.

A quelques encablures, perché sur une colline et visible des quatre coins de la capitale, le Kigali Convention Center (KCC), un centre de conférence de 2.600 places inauguré en 2016, est le symbole de ce Rwanda qui ambitionne de devenir un centre névralgique régional du tourisme d’affaires.

Parallèlement, le gouvernement a massivement investi dans la compagnie Rwandair, qui s’est dotée en huit ans de 12 avions et dessert désormais 22 destinations, dont Londres, alors qu’au sud de la capitale, un nouvel aéroport international financé via un partenariat public-privé devrait voir le jour fin 2018.

Ces dernières années, plus de 4.500 kilomètres de câbles en fibre optique ont été déployés dans le pays.

– ‘Trop ambitieux’ –

Afin de devenir comme il le souhaite un pays à hauts revenus d’ici 2050, le Rwanda doit notamment atteindre un rythme de croissance de 10% par an. Selon un diplomate occidental interrogé par l’AFP, le projet rwandais est « trop ambitieux ».

Après avoir avoisiné les 7% de croissance en moyenne sur les 20 dernières années, l’économie rwandaise a ralenti cette année, la faute à une stabilisation du boom de la construction, de mauvaises récoltes et une diminution des réserves de devises due à une hausse des dépenses publiques.

« Le centre de conférence est le bâtiment le plus cher d’Afrique », assure le diplomate, selon lequel le coût total pourrait dépasser les 800 millions de dollars. « Beaucoup de conférences sont organisées par le gouvernement (…), ils ne gagnent donc pas vraiment d’argent ».

Quant à Rwandair, ce diplomate le qualifie de « jouet coûteux » dans un secteur rarement rentable.

La volonté du Rwanda, dont le budget dépend pour environ 30% de l’aide étrangère, de « devenir un hub (…) ressemble à un pari très courageux », ajoute-t-il. « Nous ne voyons pas très bien (…) d’où vont venir les affaires ».

– Etape par étape –

Et pourtant, les observateurs s’accordent à dire que le Rwanda, petit pays enclavé de 12 millions d’habitants à la démographie galopante et possédant peu de ressources naturelles, n’a pas vraiment d’alternative.

Exsangue au lendemain du génocide qui a fait environ 800.000 morts en 1994, le Rwanda s’est taillé sur les vingt dernières années une réputation de pays sûr, bien géré et peu corrompu. Le taux de pauvreté a été réduit, les indicateurs de santé sont meilleurs et le Rwanda est après l’île Maurice le pays africain le plus favorable pour « faire des affaires », selon la Banque mondiale.

Dirigé d’une main de fer par M. Kagame -grand favori de la présidentielle du 4 août -, le Rwanda « mise sur son avantage comparatif. C’est risqué mais je pense que c’est la bonne stratégie », estime Alun Thomas, le représentant du Fonds monétaire international (FMI) au Rwanda.

Mais Claire Akamanzi, directrice générale de l’Office rwandais du développement (RDB) estime, elle, que cette stratégie « n’est pas du tout risquée » et rappelle que les services représentent désormais près de 45% du PIB. Selon elle, le Rwanda est en train de créer « un environnement qui encourage le secteur privé à jouer un rôle clé dans notre économie ».

Une intervention du secteur privé jugée cruciale par M. Thomas, qui remarque certes que la dette reste à un niveau tenable (moins de 50% du PIB), mais que « le secteur privé doit prendre le relais car ils ne peuvent pas continuer à emprunter comme ils l’ont fait par le passé ».​

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