Les putschistes de Guinée doivent trancher: que faire du président déposé ?

Les putschistes de Guinée doivent trancher: que faire du président déposé ?

Que faire de lui ? Les militaires guinéens ont un choix difficile à opérer: garder en détention Alpha Condé après l’avoir chassé de la présidence ou libérer un homme qui continue à faire peur à beaucoup de compatriotes.

En laissant sortir M. Condé, le nouveau maître de Conakry, le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, prendrait un gros risque, préviennent des acteurs de la crise des mois passés, qui prêtent à M. Condé de puissantes amitiés, y compris parmi les dirigeants africains, et une fortune considérable, à même d’assouvir sa probable soif de revanche.

Qu’ils lui rendent ou non la liberté, il faut aussi aux militaires décider s’ils créent ou non les conditions d’un procès futur.

« Oui, M. Alpha Condé doit rendre des comptes à la justice », dit à l’AFP Foniké Menguè, alias Oumar Sylla, une figure de la contestation contre le troisième mandat de M. Condé, libéré avec plusieurs dizaines d’autres par la junte deux jours après le coup d’Etat, et sorti sérieusement malade de plusieurs mois de détention.

Les forces spéciales guinéennes ont ajouté le 5 septembre le nom de M. Condé à la longue liste des dirigeants africains abruptement déposés par l’armée.

Après l’avoir capturé, les putschistes ont diffusé une vidéo le montrant chemise ouverte, défait, silencieux, mais manifestement prêt, à 83 ans, à rendre les coups le moment venu.

Les militaires ont gardé secret le lieu de sa captivité. Ils ont assuré qu’il était bien traité.

– Principe « acquis » –

A une mission de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) autorisée à le voir vendredi, qui a indiqué l’avoir trouvé en bonne santé il a dit « qu’il est toujours président. Qu’il faut que la Cédéao le rétablisse », a rapporté une source proche de la délégation sous couvert d’anonymat.

Le principe d’une libération de M. Condé « est acquis », a affirmé à la fin de la visite la secrétaire générale du ministère des Affaires étrangères, Fanta Cissé, sans qu’apparaisse clairement comment cela pourrait se traduire concrètement.

Inquiets du risque d’instabilité et de la menace d’une contagion des faits accomplis après deux coups d’Etat au Mali voisin en un an, les dirigeants de la Cédéao ont exigé le respect de l’intégrité physique de M. Condé, « sa libération immédiate et sans condition » et le retour à « l’ordre constitutionnel ».

Des adversaires de longue date de M. Condé mettent cependant en garde contre les dangers d’une telle libération.

« Nous pensons que M. Alpha Condé devrait pour des raisons de sécurité, pour la Guinée mais pour lui également, rester d’abord avec la junte », dit Abdoudaye Oumou Saw, porte-parole du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), un collectif qui a mobilisé pendant des mois contre le troisième mandat.

« Nous savons toute l’amitié qu’il a avec certains chefs d’Etat de la sous-région. Nous savons qu’il est riche et a tous les moyens de vouloir revenir au pouvoir », dit-il.

Deux des principaux adversaires de M. Condé, les deux ex-Premiers ministres Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré, croient aussi à une forte capacité de nuisance de M. Condé. M. Diallo invoque le caractère réputé entier du personnage, qui entretient par ailleurs des relations tendues avec certains dirigeants des pays voisins : »Connaissant M. Alpha Condé, je ne suis pas sûr qu’il puisse rester tranquille ».

– Faire cesser « l’impunité » –

Beaucoup de Guinéens tiennent M. Condé pour responsable de la mort de dizaines de civils dans la contestation du troisième mandat, et l’arrestation de centaines d’autres.

Abdoudaye Oumou Saw, pour le FNDC, demande qu’il rende des comptes. M. Diallo parle plus globalement de « droit à la justice, droit à la réparation, et puis le pardon finalement ».

Souleymane Keïta, député du parti de M. Condé, met en garde contre les « règlements de comptes ». « Naturellement, M. Condé doit être libéré, sans condition. La bonne gouvernance, la justice étaient des credo de notre politique », dit-il.

Asmaou Diallo croit, elle, que M. Condé ne devrait pas être libéré mais jugé. Elle est active au sein d’une association qui défend les victimes du massacre d’au moins 157 personnes par des militaires le 28 septembre 2009, sous un précédent putschiste, Moussa Dadis Camara.

Les victimes attendent toujours un procès et M. Condé a déçu l’espoir placé en lui, dit-elle.

Elles veulent à présent prendre au mot le colonel Doumbouya qui a déclaré que « la justice sera la boussole qui orientera chaque citoyen ». « Nous agissons pour que l’ouverture du procès soit le premier acte (de la junte) en matière de justice », dit Asmaou Diallo. Mais M. Condé « doit aussi rendre des comptes parce que l’impunité doit cesser ».

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