Dette africaine : le sommet de Paris peine à s’imposer face à la Chine

Dette africaine : le sommet de Paris peine à s’imposer face à la Chine

Libre opinion

Par Olivier Vallée, économiste

Lors du sommet de Paris pour le financement des économies africaines, ces 17 et 18 mai 2021, le président Macron a tenté de proposer des solutions novatrices à leur endettement. Celui-ci présentait déjà ces dernières années des signes inquiétants d’accroissement et pesait de plus en plus sur les finances publiques avant la pandémie. Avec cette dernière, les nombreuses vulnérabilités1 des pays du continent, à commencer par les situations de guerre et les contestations de régimes usés, se sont révélées avec acuité.

Pour contenir un effondrement systémique et soutenir les politiques publiques sanitaires bien tardives de l’Afrique, le G-202 (qui rassemble les 19 pays les plus riches du monde et l’UE) a proposé en 2020 un mécanisme destiné à suspendre 5,7 milliards de dollars de paiement de la dette des pays les plus pauvres, dont nombre sont africains. Cette Initiative pour la Suspension du Service de la Dette (ISSD) a pour but, non pas d’annuler une partie de l’endettement, mais seulement de différer le remboursement annuel du capital et le paiement des intérêts. Une prolongation jusqu’à la fin de l’année 2021, comme annoncée par le G-203, pourrait permettre aux États pauvres débiteurs d’économiser 9,9 milliards de dollars.

Sur les 73 pays qui pouvaient en bénéficier, 46 seulement ont pris part à l’ISSD. Ce relatif manque d’adhésion témoigne du peu d’impact du mécanisme proposé, voire de ses inconvénients. Il explique aussi la tentative du président Macron d’aller au-delà.

Alors que François Mitterrand avait pu, en 1989, magiquement traiter le même problème en annulant un tiers de la dette des États africains les plus pauvres, la France et ses partenaires du Club de Paris se sont heurtés en 2021 à une situation bien différente. Le Club de Paris est maintenant une enceinte bien connue pour le rééchelonnement des prêts consentis par les États occidentaux et leurs institutions publiques de financement; le Club tient son nom du secrétariat assuré par la Direction du Trésor du ministère français des finances. Pour obtenir la suspension du service de la dette dans le cadre de l’ISSD il faut, comme dans une procédure classique du Club de Paris, signer des accords bilatéraux avec chaque État créancier membre.

Mais la structure de la dette en 2021 n’est plus la même qu’il y a 20 ans. A présent, la part de la dette détenue pas les « riches » du G-20 sur l’Afrique est bien réduite. Les États africains émettent maintenant, comme la Belgique ou la Grande-Bretagne, des obligations internationales pour financer leurs dépenses. Mieux ils sont notés par les marchés, moins cher sera le coupon à payer sur les titres émis.

Certains des pays éligibles à l’ISSD ne voulaient donc pas compromettre leur signature en signalant un défaut de paiement devant le Club de Paris. C’est un des facteurs du relatif échec de l’ISSD. Les pays de l’Afrique Sub-Saharienne sont devenus très actifs sur les marchés des capitaux. La Côte-d’Ivoire doit maintenant 11.5 milliards de dollars d’obligations et a emprunté encore 1.5 milliard de dollars de « papier » pour les rembourser. Sur les 15 milliards de dollars levés à travers les obligations internationales en 2019 par les États aujourd’hui éligibles à l’ISSD, dominaient l’Angola, la Côte-d’Ivoire, le Bénin, le Kenya et le Ghana. Nombre de pays européens qui dominent le Club de Paris ont laissé ces nations encore pauvres emprunter dans des conditions non concessionnelles (soit qui ne sont pas plus favorables que celles du marché, ainsi que le pratiquent généralement les agences de développement). En se satisfaisant ainsi de réduire leur aide publique au développement et de soutenir la libéralisation des économies émergentes ?

Mais surtout le créancier majeur de l’Afrique n’est plus l’ensemble occidental du Club de Paris, né après la seconde guerre mondiale, mais la Chine. Elle détient ainsi 65% de la dette due aux membres du G-20 par les 73 pays éligibles à l’ISSD. Pour certains pays, les créances chinoises se combinent à des emprunts auprès du secteur financier international et limitent un peu plus le gain de l’ISSD.

Si la Chine est partie prenante du G-20, elle n’appartient pas au Club de Paris et tout ce qu’elle a consenti comme suspension du service de la dette a été négocié dans un cadre bilatéral avant le sommet initié par le président Macron. La dette extérieure africaine a explosé les années précédant le Covid-19, pour atteindre 625 milliards de dollars, dont 150 relèvent d’emprunts auprès du gouvernement chinois et de ses entités. Le recours à la Chine a été une solution, face aux difficultés de nombreux pays africains à recevoir des crédits multilatéraux et bilatéraux de l’Occident.

L’UE s’est concentrée sur l’aide humanitaire et budgétaire, laissant le financement de grands travaux au partenaire chinois. Celui-ci, comme en RDCongo, a confié à ses opérateurs privés la réalisation des chantiers, mais en combinant cela avec des paiements en matières premières. Pour 2020 et 2021, ce que Djibouti doit rembourser à la Chine pèse 6,3% de son PIB. La dette connue de l’Afrique vis-à-vis de la Chine s’élève à 150 milliards de dollars, mais ce n’est, bien entendu, que la part visible des prêts chinois qui utilisent toutes les sûretés bancaires pour assurer leur remboursement mais aussi l’approvisionnement de l’économie chinoise en minerais stratégiques et en pétrole.

Ainsi le pacte minier entre la Chine et la RDCongo de Kabila a donné à la filière chinoise du cobalt une capacité de peser sur le marché mondial et de garantir l’autonomie de son économie. Les 6 milliards de dollars de travaux à réaliser en contrepartie des minerais congolais n’ont pas toujours été gagnants pour le Congo. Il n’importe, la Chine révise à présent ses modes de financement, délaisse l’Angola au profit de la Côte-d’Ivoire, et poursuit la privatisation de son investissement dans de nouveaux secteurs, en particulier en RDCongo. Les entreprises chinoises Huafei Energy Investment et Huatu Energy Construction, qui tentent de se développer tous azimuts au Congo depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi, en 2019, viennent de créer les sociétés chargées du développement de deux barrages colossaux. L’un sera situé sur le site de Kalumba, dans la province du Tanganyika (ex-Katanga) et vise une puissance totale de 570 MW.

Plasticité, diversification, arrangements bilatéraux: la Chine gère ses prêts sans lorgner vers le Club de Paris. Elle gagne des points car l’Afrique veut poursuivre sa transformation économique et s’arme pour renégocier elle-même les conditions de ses emprunts. Intervenant le 6 mai dernier à l’occasion du lancement d’un think tank4 sur la dette des pays africains, Sandra Ablamba Johnson, secrétaire générale de la Présidence au Togo, a estimé que la région avait juste besoin « d’obtenir les meilleures conditions d’accès aux financements ». « Cela passe notamment par le coût de la dette, c’est l’élément primordial expliquant la situation actuelle dans laquelle nous nous trouvons », a-t-elle ajouté.

Le sommet de Paris n’offre que de vagues possibilités de reverser une nouvelle allocation des Droits de Tirage Spéciaux (DTS) du FMI. Selon les estimations les plus optimistes, l’Afrique pourrait bénéficier directement de 34 milliards de dollars de liquidités extérieures. Et un peu plus par la suite, via le soutien des pays riches qui décideraient de prêter ou d’abandonner leurs nouveaux DTS.

L’UE, qui serait le seul contrepoids à la force de la Chine dans la question de la dette africaine, semble bien discrète dans ce débat où elle est la seule à pouvoir induire un effet de levier.

1 « Nous allons encore intensifier notre soutien aux pays vulnérables pour les aider à relever les défis liés à la pandémie de Covid-19 », ont promis les ministres des Finances et banquiers centraux du G-20.

2 The G-20 was born in 1999 as a consultation forum between finance ministers and central bank governors of the world’s major economies. Following the 2008 economic crisis, it became a forum between Heads of State and Government, aimed at improving coordination on the main global issues

3 « Nous avons décidé de prolonger l’initiative de suspension du service de la dette des pays les plus vulnérables jusqu’à fin 2021 », a déclaré le ministre italien de l’Économie, Daniele Franco, ajoutant qu’il s’agissait de la « dernière » extension. L’Italie assure la présidence du G-20 en 2021.

4 « A New Road » est une organisation apolitique à but non lucratif de haut niveau ayant comme membres fondateurs entre autres le ministre et ancien secrétaire général de la Présidence française, Hubert Vedrine; l’ancienne ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et directrice de One France, Najat Vallaud-Belkacem; le ministre du Tourisme et des Loisirs de Côte d’Ivoire Siandou Fofana; le ministre de l’Economie et des Finances du Bénin, Romuald Wadagni; le directeur du Centre de développement de l’OCDE, Mario Pezzini; et la fondatrice de Global Sovereign Advisory Anne-Laure Kiechel.

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