RDC: l’exode des Kasaïens inquiète les Katangais

RDC: l’exode des Kasaïens inquiète les Katangais

Par Marie-France Cros.

La video a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux congolais depuis le week-end dernier. On y voit une foule d’hommes, femmes et enfants marcher d’un pas rapide sur les rails du chemin de fer, en pleine savane. Il s’agirait de migrants kasaïens – ils parlent tshiluba –  en route pour le Katanga, contraints de faire la route à pied après une panne du train à Luena (Haut-Lomami, province issue du démembrement du Katanga).

L’afflux de Kasaïens au Katanga effraie nombre de Katangais, qui craignent que leur présence dans les grandes villes y influence le jeu politique en leur défaveur et parce qu’une rivalité ancienne entre les deux groupes a déjà suscité des affrontements. Ces nouveaux-venus s’ajoutent en effet à une population d’origine kasaïenne venue il y a plusieurs générations, alors que la rupture entre les alliés politiques Joseph Kabila (Katangais) et Félix Tshisekedi (Kasaïen) a attisé rancoeurs et esprit de revanche.

https://afrique.lalibre.be/52786/rdc-le-conflit-katangais-kasaiens-remis-au-gout-du-jour/

Une région historiquement abandonnée

Historiquement, le Kasaï a toujours été laissé à l’abandon par les dirigeants successifs du Congo indépendant, désireux d’amoindrir la puissance de ses dynamiques habitants. A cela s’ajoute la « malédiction » du diamant, qui a poussé nombre de jeunes paysans kasaïens à délaisser l’agriculture pour devenir « creuseurs » artisanaux, depuis la libéralisation de la recherche de gemmes sous Mobutu, au détriment de la production de nourriture; or, dans certaines régions, les filons seraient épuisés.

Vinrent ensuite les Kabila père et fils: le père ponctionna quelque 135 millions de dollars dans les caisses de la Miba (société mixte d’exploitation du diamant, principal pourvoyeur d’emplois du Kasaï); attribua un quasi monopole à son ami israélien Dan Gertler sur la commercialisation de la production de la société; laissa son ministre des Mines, Frédéric Kibassa Maliba, dépouiller la Miba de ses gisements les plus riches pour les attribuer à ses alliés zimbabwéens; le tout alors que père et fils fermaient les yeux sur le pillage des plus belles gemmes du polygone par les dirigeants de l’entreprise à 80% publique. Enfin, sous Joseph Kabila, le Grand Kasaï a connu le soulèvement « Kamwina Nsapu » contre son abandon et la sanglante répression qui y a mis fin (3000 morts; jusqu’à 1,5 million de déplacés). Et sous Félix Tshisekedi, pourtant fils du pays, rien n’est venu améliorer la situation post-conflit de cette région.

Les politiciens locaux inquiets

Toutes ces raisons ont provoqué une forte émigration kasaïenne – au point d’alerter des politiciens locaux, inquiets de voir le nombre de députés de la région diminuer pour les élections de 2018, en raison d’une population en forte baisse. Entre 2006 et 2012, déjà, le nombre de ménages agricoles serait ainsi passé de 2 à 1 million et, à Mbuji Mayi, le marché Simis n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été.

Les Kasaïens qui fuient leurs provinces se dirigent soit vers le Katanga, plus riche, soit vers la capitale, Kinshasa, où ils sont à l’origine de l’explosion du nombre de taxis-motos, appelés « wewas »; la majorité d’entre eux y est allée grossir les rangs de l’UDPS, le parti des Tshisekedi.

Ce dernier n’a, jusqu’ici, rien fait pour le Kasaï de ses pères, malgré les nombreuses promesses électorales au nom du « peuple d’abord », slogan de l’UDPS. La région manque de courant électrique (la capitale provinciale Kananga en est toujours dépourvue); l’accès à l’eau potable y est problématique; il y a peu de routes, ce qui entrave toute commercialisation des maigres productions locales. Le Grand Kasaï est une des régions touchées par la malnutrition, alors qu’un Congolais sur trois est en situation d’insécurité alimentaire aiguë. Le 26 avril dernier, le Premier ministre Sama Lukonde a promis de combattre l’exode rural… en incitant les cadres congolais à se construire une maison dans leur village d’origine et à y acquérir un champ, a rapporté la presse kinoise.

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