Opinion: Gouvernement Sama: promotion des fils à papa travailleurs ou profiteurs?

Opinion: Gouvernement Sama: promotion des fils à papa travailleurs ou profiteurs?

Par Claude Kazadi Lubatshi, Analyste politique

À travers le monde, depuis l’époque antique, sous des régimes monarchiques ou républicains, les membres de quelques familles ont eu l’avantage ou le privilège de régner et gouverner dans l’objectif de servir leurs communautés ou d’améliorer les conditions de naissance, d’existence et de vie de leurs concitoyens. En Amérique, en Europe comme en Afrique contemporaines, l’opinion se souviendra de pères et fils ou fille tels que Joseph Patrick et John Fitzerald Kennedy, Georges H.W. et Georges W. Bush aux États-Unis d’Amérique; Pierre Elliott et Justin Trudeau au Canada; François et Jean Claude Duvalier en Haïti; François et Jean-Christophe Mitterand; Jacques et Martine (épouse Aubry) Delors, en France; Louis et Charles Michel, Herman et Alexander De Croo en Belgique; Jomo et Uhuru Kenyata au Kenya; Joseph Désiré, Jean Paul Niwa et Nzanga Mobutu; Laurent-Désiré et Joseph Kabila; Etienne et Félix Tshisekedi; Stéphane et Jean-Michel Sama Lukonde Kyenge en République démocratique du Congo; Omar, Ali et Noureddin Bongo au Gabon; Gnassingbé et Faure Eyadema au Togo; Theodoro Mbasogo et Theodorin Nguema Obiang en Guinée équatoriale;  Edouardo et Isabelle Dos Santos en Angola; Abdoulaye et Karim Wade au Sénégal; et autres.

En RD Congo, particulièrement, mis à part le Président de la République – qui est le plus grand héritier d’une confiance populaire due à Etienne Tshisekedi, ancien Premier ministre et un des co-fondateurs de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) – et suivant la composition du gouvernement actuel formé par Sama Lukonde, il y a au moins un fils à papa titulaire de plein pouvoir à chaque niveau de répartition des préséances et responsabilités gouvernementales : Premier ministre, vice-Premier ministre, ministre d’État et ministre.

Premièrement, l’actuel Premier ministre, Sama Lukonde Kyenge, est l’unique fils du défunt Stephane Lukonde Kyenge, ancien membre de l’Union des Fédéralistes républicains indépendants (UFERI), parti cher au défunt Premier ministre Ngunz-Karl-i-Bond. Stephane Lukonde Kyenge fut tour à tour ministre du Plan, ministre des Petites et moyennes entreprises, directeur général de la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC) et directeur général de Gécamines Développement, une filiale de la Générale des carrières et des mines (Gécamines). Il convient de signaler que Sama Lukonde a lui aussi, comme son géniteur, exercé les fonctions de directeur général de la Gécamines en juin 2019.

Deuxièmement, le vice-Premier ministre et ministre de la Fonction publique, de la Modernisation de l’administration et de l’Innovation du service public Jean-Pierre Lihau Ebua est le fils du feu professeur et ancien président de la Cour suprême de justice, Marcel Antoine Lihau Ebua Libana la Molengo, mort en avril 1999. Pendant plus de 10 ans, Jean-Pierre Lihau Ebua fut l’un des porte-voix de Joseph Kabila à travers les plateaux de medias congolais et les rues du territoire de Bumba. De 2008 à 2012, Jean-Pierre Lihau a été conseiller principal en charge des questions juridiques du président de l’Assemblée nationale, le professeur Évariste Boshab. De 2012 à 2019, il a été successivement directeur de cabinet adjoint et directeur de cabinet du président de l’Assemblée nationale Aubin Minaku Ndjalandjoko, successeur d’Évariste Boshab. Cependant, à la fin de l’année 2019, s’adressant aux étudiants ressortissants de Bumba résidant à Kinshasa, Jean-Pierre Lihau prônait déjà une union sacrée, afin mieux bâtir la nation et mieux défendre les intérêts du territoire de Bumba.

Troisièmement, le ministre d’État et ministre des Infrastructures et Travaux publics, Alexis Gisaro Muvuni est fils de l’ancien député du territoire d’Uvira Isaac Fréderic Gisaro Muhoza, mort en mars 1980. Ancien diplômé, président des étudiants congolais (1992) et vice-président du Centre International des étudiants étrangers (1991) à l’Université catholique de Louvain (UCL), Alexis Gisaro Muvuni a été administrateur directeur général de l’Office national de transports (ONATRA), l’actuel Société commerciale des Transports et Ports (SCTP) d’août 2005 à juin 2006 : un mandat sous haute tension entre les composantes 1+4, à l’approche de premières élections générales et démocratiques du 30 juillet 2006. Avant que n’intervienne le président Joseph Kabila pour légitimer un nouveau comité présidé par Daniel Bikindu Ditomene en remplacement de celui dirigé par Alexis Gisaro Muvuni, la décision portant suspension de ce dernier par Heva Mwakasa, ministre des Transports et Communications pour raison de mégestion avait été récusée sans tarder par le ministre du portefeuille Célestin Vunabandi, estimant qu’elle avait été prise de manière unilatérale et sans respect de la procédure, du fait que l’entreprise Onatra ou SCTP se trouve sous une tutelle administrative et technique partagée entre deux ministères.

Quatrièmement, nommé ministre d’État et ministre du Plan, Christian Mwando Simba Kabulo est fils de Charles Mwando Nsimba, mort en décembre 2016. En l’espace de 50 ans, de 1965 à 2015, Charles Mwando Simba a été successivement et plusieurs fois ministre pendant la deuxième république entre 1965 et 1971, gouverneur du Grand Kivu pendant 12 ans, ministre du transport, ministre du Développement rural dans le gouvernement d’Antoine Gizenga, ministre de la Défense au sein du gouvernement d’Adolphe Muzito et, enfin, premier vice-président de l’Assemblée nationale. Quant au fils, Christian Mwando Nsimba, il a été ministre provincial du budget et des Finances du Katanga de 2007 à 2015. Député national depuis 2011, Christian Mwando Nsimba Kabulo fait partie du cercle restreint de Moïse Katumbi, leader du parti politique Ensemble pour la République. Sans surprise, Christian Mwando Nsimba Kabulo avait succédé à feu son père à la présidence nationale de l’Union Nationale des Démocrates Fédérales (UNADEF), lors du Congrès national extraordinaire de ce parti tenu en février 2017.

Cinquièmement, le ministre des Postes, Télécommunications et Nouvelles Technologies de l’information et de la communication, Augustin Kibassa Maliba Lubalala est fils de frédéric Kibassa Maliba, un des co-fondateurs de l’Union pour la démocratie et le progrès social. Ce dernier a été député et plusieurs fois ministre provincial et national sous Mobutu, Kabila I et II : de 1965 à 1966, il a été ministre provincial de l’Éducation et a été élu député de Lubumbashi en 1970 et de nouveau en 1975. En 1979, il a été nommé commissaire d’État à la Jeunesse, aux Sports et Loisirs. Il quitta le cercle de Mobutu pour alimenter l’opposition par la création de l’Union pour la démocratie et le progrès social, en 1982. Contre toute attente, en 1987, il rejoignit le gouvernement de Mobutu en qualité de commissaire d’État en charge de la Jeunesse et des Sports. Frédéric Kibassa Maliba avait aussi exercé les fonctions de vice-ministre et ministe des Mines dans le gouvernement de Laurent-Désiré Kabila, entre 1998 et 1999.

Désigné député national lors du régime institutionnel 1+4, en 2003, Augustin Kibassa Maliba a, à son actif, d’avoir redynamisé les activités de l’Udps/Kibassa. Prônant le rapprochement entre les différentes factions de l’Udps, il avait apporté son soutien à la candidature de Félix Tshisekedi à l’élection présidentielle du 30 décembre 2018.

Le gouvernement Sama a occasionné les retrouvailles des fils des trois co-fondateurs de l’Udps originelle, notamment Félix Tshisekedi, Jean-Pierre Lihau et Augustin Kibassa Maliba. À ces trois fils à papa se joint Christian Mwando Nsimba pour constituer un quarteron rappelant également la plateforme politique Union sacrée originelle, animée entre autres par Etienne Tshisekedi wa Mulumba, Marcel Lihau Ebua, Frédéric Kibassa Maliba et Charles Mwando Nsimba (voir photo jointe tirée de Wikimedia Common). Il sied de souligner que les fils à papa Félix Tshisekedi Tshilombo, Augustin Kibassa Maliba et Christian Mwando Nsimba ont tous succédé directement à leurs défunts pères respectifs à la présidence de leur parti politique.

Visiblement, tous ces père et fils désignés précédemment ont, chacun à son degré et à son époque, totalement ou partiellement, directement ou indirectement, de façon significative ou timidement, flirté et collaboré avec la dictature de Mobutu et de Laurent-Désiré Kabila, dont Joseph Kabila incarne encore la succession politique en RD Congo. Parmi les caractéristiques du système politique de la RD Congo depuis 1965 figurent la prédation, le favoritisme, le népotisme, le culte de personnalité et la transgression des mœurs, des valeurs éthiques ou morales.

Il est aussi curieux que les secteurs d’activités nationales tenus entre autres par les pères et fils privilégiés de la RD Congo cités ci-haut soient marqués par des résultats maigres et contre-performants depuis plus de 50 ans : pauvreté extrême, paupérisation, sous-emploi, insécurité récurrente, crise économique croissante (dont la faillite des entreprises publiques), injustices et misères sociales. En février dernier, Armand Ossase, président de la coordination de l’Intersyndicale des entreprises publiques de la RD Congo avait déclaré: « Dans tous les pays du monde, lorsqu’il y a reforme, c’est pour innover, mais ici c’était dans le seul but de créer des sociétés privées au sein des entreprises publiques, pour couler ces entreprises et favoriser les sociétés privées ». Il avait renchéri en soulevant le cas de la SCTP où, à la veille même des réformes, il y avait zéro arriéré de salaire; après les réformes, on est à plus de 28 mois impayés. C’est aussi le cas de la SONAS, la SONAHYDRO, la SOKIMO, la SNEL, la REGIDESO, la Gécamines qui ont été dépecées.

Pire, le Rapport mondial sur le développement humain 2020 du PNUD situe l’indice de développement humain de la République Démocratique du Congo à 0,480 ce qui classe le pays au 175ème rang mondial sur 189.

Cela étant, pourquoi recourir aux membres des familles dont le résultat individuel ou collectif laisse à désirer, alors qu’il existe des milliers de diplômés congolais de haute facture à l’étranger et que l’Université fonctionne depuis plus de 65 ans en RD Congo, avec un déversement annuel de plus de 9000 diplômés d’universités et d’instituts supérieurs sur le marché de l’emploi (qui fait noter le chômage de masse parmi les grands défis nationaux)?

Pour le cas d’espèce, n’y-a-t-il pas lieu de présager la manifestation du déterminisme politique, par lequel les mêmes causes produiront les mêmes effets dans la gestion des affaires publiques?

En définitive, les fils à papa promus dans le Gouvernement Sama Lukonde seront-ils effectivement travailleurs pour l’intérêt général des populations congolaises ou simplement profiteurs des richesses et revenus de la RD Congo? Wait and see…

Voilà la triple interrogation qui exige une grande vigilance de la part des populations congolaises, afin de pouvoir arrêter toute dérive dans la gestion des affaires publiques en RD Congo. D’autant plus que les fils et filles à papa ont considérablement envahi l’espace institutionnel de ce pays dont le Parlement et les Assemblées provinciales, à la suite des élections frauduleuses du 30 décembre 2018 auxquelles ont pris part massivement des partis fondamentalement familiaux pour des candidatures à composition familiale.

Il sied de rappeler qu’à l’échelle planétaire, quelques scandales d’ordre économique, social et politique ont émaillé la gestion des fils/filles à papa dans les affaires nationales. Par ailleurs, l’histoire renseigne qu’au changement de pouvoir, certains fils ou filles à papa prédateurs ou mauvais gestionnaires partent en exil. Car ils sont généralement poursuivis ou incarcérés pour enrichissement illicite et détournements de fonds. C’est le cas de Jean-Claude Duvalier dit Baby Doc (mort en Haïti en octobre 2014 après un asile embarrassant en France). Écroué en 2000, Jean-Christophe Mitterand fait également partie des 42 prévenus du procès dit de l’ « Angolagate » et a été condamné à deux ans de prison avec sursis et 375 000 euros d’amende pour recel d’abus de biens sociaux. En Afrique, particulièrement, Karim Wade a choisi pour l’exil au Qatar, après avoir été incarcéré puis gracié – contre paiement d’une amende – par le président Macky Sall. Il en est de même pour Isabel Dos Santos qui a opté pour un long et tranquille séjour à Dubaï, aux Émirats arabes unis.

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