Kénya : sauver les girafes et satisfaire Washington

Kénya : sauver les girafes et satisfaire Washington

Au début de ce mois d’avril, s’est enfin achevé le sauvetage des girafes coincées sur le lac Baringo. Une mission entamé il y a quatre mois. Une opération, délicate et médiatisée, qui s’inscrit dans la stratégie géopolitique du Kenya vis-à-vis de son partenaire américain.

Le Kenya abrite trois espèces de girafes, dont l’une en « danger critique d’extinction » : la girafe Rothschild. 800 des 3000 girafes de cette espèce présentes sur le continent africain sont localisées dans le pays d’Afrique de l’Est.

La protection de cette girafe remplit deux rôles : préserver la biodiversité et se rapprocher des États-Unis. En effet, si le Kenya est un adepte du multilatéralisme dans sa politique étrangère, le pays affiche dernièrement la volonté de renforcer les relations avec son allié traditionnel.

Prolonger la coopération commerciale avec les États-Unis

Le projet de sauvetage de la girafe de Rothschild permet à Uhuru Kenyatta, le président du Kenya, d’envoyer un signal positif à Joe Biden, qui prend à cœur le développement durable. Le but ultime : l’encourager à se pencher sur l’accord de libre-échange négocié en 2020 avec Donald Trump – le premier accord de ce type entre les États-Unis et un pays d’Afrique subsaharienne. La lente installation de la nouvelle administration inquiète le dirigeant kenyan, qui craint voir passer à la trappe l’occasion de devenir le leader du commerce africain. Au-delà de la symbolique, cet accord représente un autre enjeu pour le Kenya : trouver une alternative aux avantages commerciaux procurés par l’« African Growth and Opportunity Act ». Ce programme de préférences commerciales, qui expire en 2025, permet aux entreprises kenyanes d’exempter de droits de douanes leurs exportations vers les États-Unis. Si le nouvel accord de libre-échange n’aboutit pas, le Kenya perdrait ces avantages commerciaux.

Un enjeu de sécurité intérieure

La lutte anti-braconnage est intimement liée à la lutte anti-terroriste. En effet, le trafic de produits dérivés de corps d’animaux sauvages est une importante source de revenus pour les groupes terroristes affiliés à Al-Qaïda. Encore marqué par l’attaque du centre commercial Westgate en 2013, le Kenya alimente avec les États-Unis d’importants liens de coopérations militaires dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. En 2018, le pays s’est vu attribuer le rang de « partenaire stratégique » de Washington. Dans cette perspective, le Kenya bénéficie d’un appui américain dans la lutte anti-braconnage et donc, dans le sauvetage de girafes.

Contester le consensus de Pékin ?

De surcroit, ce commerce illégal est dominé par un petit nombre d’organisations, qui incluent notamment des mafias chinoises. Dans le contexte de guerre commerciale entre Washington et Pékin, le sauvetage des girafes représente donc non seulement un renforcement de la coopération américano-kenyane, mais également l’affirmation d’une prise de position risquée à l’encontre de la Chine. Risquée car Pékin est le principal bailleur de fonds du pays. Déjà en 2018, le Kenya a refusé de conclure un accord de libre-échange entre la Communauté d’Afrique de l’Est et le géant chinois. En se rapprochant des États-Unis, le Kenya affiche une nouvelle fois sa volonté de contrer l’influence croissante de la Chine en Afrique. Une stratégie qui ne peut que séduire Washington.

Bientôt 50 ans d’engagement avec l’Onu

Enfin, dans une plus large mesure, la girafe de Rothschild est inscrite depuis 2019 sur la liste de protection établie par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). Également appelée la Convention de Washington, le texte a été adopté en 1973 dans la ville américaine. Le sauvetage de l’animal sauvage s’inscrit donc également dans une coopération internationale de longue date.

Un autre élément pourrait être ajouté à la symbolique de l’opération, en matière de politique intérieure cette fois : les élections présidentielles de 2022. Il y a deux mois, Mukhisa Kituyi, ancien secrétaire général de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), a quitté son poste prestigieux pour se lancer dans la course à la présidence. Le candidat serait soutenu par un cercle d’hommes d’affaires proches d’Uhuru Kenyatta.

Mukhisa Kituyi est effectivement un postulant prometteur : ancien ministre du Commerce, il possède une vaste expérience dans les négociations commerciales et les relations internationales. Pourtant, le président montre des signes de plus en plus clairs qu’il souhaite un autre candidat pour lui succéder : Raila Odinga, ancien rival lors de l’élection de 2017 et leader de l’opposition.

Pour l’instant, le jeu des alliances est informel et discret. Malgré les spéculations, Uhuru Kenyatta ne semble pas encore prêt à désigner officiellement son dauphin. La CITES étant administrée par un programme des Nations Unies, il s’agit peut-être d’une tentative d’équilibrage – parmi d’autres – entre les deux candidats à la présidence.

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