Felwine Sarr partage « La saveur des derniers mètres »

Felwine Sarr partage « La saveur des derniers mètres »

Homme des voyages sans fin, l’auteur et professeur d’université sénégalais a mis à profit une immobilité « féconde »,  pour écrire un nouveau roman, une pièce de théâtre et explorer de nouveaux savoirs africains.

De Niodior à Niodior, en passant par Kampala, Lisbonne, Mexico, Douala, Dakar, Rome, New York, Mantoue, Port-au-Prince, Istanbul, Le Caire et Cassis… Les lieux défilent, l’esprit vagabonde et les rencontres se succèdent. Au fil des voyages, Felwine Sarr a pris l’habitude de croquer les villes à traits vifs comme s’il maniait le fusain, mais ce sont les mots et non les courbes qui impriment ses carnets de notes. D’une latitude à l’autre, les rencontres le guident de la même façon que les paysages infléchissent sa foulée matinale ou les entraînements dans son « dojo itinérant ». Autant de traces inscrites dans son corps, une fois revenu à bon port.

Entre la petite île de Niodior, où toute la famille Sarr et apparentés se rassemblent, et ses multiples lieux de conférences et de rencontres littéraires, les jours s’écoulent, jamais semblables et pourtant toujours mus par une course folle contre le temps…

La saveur des derniers mètres, dernier livre de Felwine Sarr, conserve la trace de ses pérégrinations multiples. Il évoque aussi la pratique sportive auquel l’auteur s’astreint afin de garder son corps alerte et de permettre à son esprit de mieux explorer. Surveiller ses foulées et son souffle, l’aider à se déployer pleinement, sentir le pouls qui s’accélère et qui rythme la course. Retracer les gestes ancestraux répétés dans tous les dojos du monde. Autant de rituels qui jalonnent le quotidien de l’écrivain en voyage comme au Sénégal.

Le livre mêle récit de voyage, impressions glanées, questions convoquées, rencontres fortuites ou programmées et méditation personnelle sur des villes ancrées dans sa mémoire. Celles qui ont su toucher son âme et conserver un peu de la sienne.

La richesse retrouvée de la sédentarité créative

Comme partout ailleurs, le temps s’est figé en mars 2020 et a suspendu tous ces vols auxquels le professeur d’université s’astreignait sans relâche. Le confinement a donc d’abord apporté repos et soulagement, il doit bien le reconnaître. Mais ensuite, y a-t-il une impatience à reprendre la route ?

« Pour toutes ces raisons que vous citez, j’ai été très heureux d’être confiné. Début mars, je venais de rentrer de Lisbonne et j’avais un agenda incroyable jusqu’en juillet. Je me demandais vraiment comment j’allais faire. Et puis, tout s’est arrêté. J’ai eu trois ou quatre mois devant moi, au Sénégal, où j’ai pu écrire un roman qui va sortir à la prochaine rentrée, roman que je portais en moi depuis de longues années et sur lequel je ne parvenais pas à avancer. J’ai pu y travailler non-stop et mettre en route des projets artistiques comme des pièces de théâtre. J’ai pu reprendre la musique, aller en studio, faire des choses que la sédentarité et le temps long autorisent. J’étais vraiment heureux et puis aussi, j’ai eu une pratique beaucoup plus régulière des arts martiaux, en étant moins souvent dans les avions. »

Désormais, je voyagerai avec parcimonie

L’arrêt du voyage « nous oblige à renouer avec la localité, à mieux regarder l’endroit où on habite, à explorer en profondeur son quartier, sa ville. Et à repenser la nécessité de voyager. Le voyage est important pour aller à la rencontre du monde, mais je me suis rendu compte que certains n’apportaient pas grand-chose. Que certaines choses pouvaient être faites à distance. Il ne faut pas être dans une frénésie du mouvement parce qu’on vous appelle. Désormais, je voyagerai avec parcimonie et je ferai tout pour sanctuariser des temps longs de sédentarité qui sont importants pour écrire, créer, penser, prendre du recul… Et puis, avec mes nouveaux cours pour Duke, j’ai passé beaucoup de temps à faire des recherches, à travailler pour les monter. La sédentarité était très utile » souligne Felwine Sarr.

J’explore des savoirs que l’Afrique a produits sur la durée et qui restent inexploités

Une fois brisés la routine des conférences et rencontres et les « carcans » des causeries économiques sur l’avenir de l’Afrique, l’artiste, à la fois écrivain, homme de théâtre et musicien, a repris le dessus sur l’économiste. On est bien loin du temps des polémiques sans fin sur la Restitution du patrimoine africain. Un deuxième motif de soulagement.

Avec l’historienne de l’art Bénédicte Savoy, Felwine Sarr a été chargé de rédiger un rapport sur la restitution des œuvres d’art spoliées lors de la colonisation, étude circonstanciée, remise à Emmanuel Macron en novembre 2018, qui n’a pas fini de secouer le petit monde des musées et des collectionneurs privés.

À présent, ce sont d’autres apports artistiques majeurs qui retiennent toute son attention. Installé à Durham, en Caroline du Nord, depuis juillet 2020, Felwine Sarr a rejoint l’Université de Duke et son collègue le sémioticien argentin Walter Mignolo, entre autres chercheurs.

« Mon programme de recherche à Duke, c’est l’Écologie des savoirs : j’explore différentes formes de savoirs dans la musique, les arts, les traditions orales ou dans d’autres cosmologies. Je montre de quelle façon on peut apprendre d’un peuple ou d’un continent à travers une archive qui ne soit pas un livre ou les archives classiques. J’explore l’Histoire politique culturelle et sociale de l’Afrique post-coloniale à travers des archives musicales, par exemple. On peut creuser l’histoire contemporaine politique, sociale et culturelle de l’Afrique en regardant ce que les musiciens ont laissé comme traces . » Ce qui rejoint sa passion personnelle pour la musique et les arts.

« J’ai retracé une Histoire philosophique du continent au début du XXe siècle : tout ce que les Africains ont pensé, y compris ceux de la diaspora. Je vais faire un cours sur l’Anthropologie du corps et un cours d’Anthropologie économique, je ne reste plus dans l’économie au sens strict. Ce qui m’intéresse, c’est d’être à la croisée des humanités et des sciences humaines et sociales et surtout d’explorer de nouveaux champs de savoirs. Des savoirs que les sociétés africaines ont produits sur la durée mais qui restent encore inexplorés. »

Karin Tshidimba

La saveur des derniers mètres, Felwine Sarr, Éditions Philippe Rey, 142 pp., env. 14€

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