Décès du président Déby: de nombreuses incertitudes

Décès du président Déby: de nombreuses incertitudes

Par Marie-France Cros. 

Alors que la mort du chef de l’Etat des suites de blessures encourues lors de combats contre des rebelles du nord, annoncée mardi par l’armée, commençait peu à peu à être acceptée par la population tchadienne – qui refusait d’abord de le croire mort – de nombreuses questions se posent, alors que le pays subit un coup d’État.

Selon la Constitution tchadienne de 2018, en effet, “en cas de vacance de la Présidence de la République pour quelque cause que ce soit ou d’empêchement définitif constaté par la Cour Suprême saisie par le Gouvernement et statuant à la majorité absolue de ses membres, les attributions du Président de la République, à l’exception des pouvoirs prévus aux articles 85, 88, 95 et 96 sont provisoirement exercées par le Président de l’Assemblée Nationale et, en cas d’empêchement de ce dernier, par le 1er Vice-Président Dans tous les cas, il est procédé à de nouvelles élections présidentielles quarante-cinq (45) jours au moins et quatre-vingt-dix (90) jours au plus, après l’ouverture de la vacance” (article 81).

Assemblée et gouvernement dissous

Or non seulement le conseil militaire qui a annoncé prendre la direction de l’État, mardi, n’a pas laissé le loisir au président de l’Assemblée nationale d’assurer l’intérim de la Présidence, mais il a annoncé la dissolution de l’Assemblée et du gouvernement. Et il ne tient aucun compte du délai légal de 45 à 90 jours pour organiser une élection présidentielle puisque ce conseil militaire annonce une “transition” de “18 mois”.

Le général Mahamat Idriss Déby, 37 ans, fils du défunt et commandant de la Garde présidentielle, a nommé les 14 autres généraux de cette junte militaire, selon l’AFP, et “occupe les fonctions de Président de la République”, selon une Charte de la Transition publiée mercredi sur le site de la présidence. Un coup d’État donc.

Rivalités familiales

Les circonstances de la mort du président Déby sont, elles, mises en doute sur les réseaux sociaux – lieu de désinformation, certes, mais aussi d’expression dans une dictature comme celle d’Idriss Déby. Selon ces dénonciations, le décès présidentiel serait lié à un conflit pour le pouvoir, interne aux Zaghawas, l’ethnie nordiste dont était issu Idriss Déby, et qui tient le haut du pavé depuis son avènement, en 1982. Et plus précisément à une vengeance d’une partie de la famille d’Idriss Déby, lésée à l’occasion de la dernière présidentielle, tenue le 11 avril dernier – précisément le jour de l’attaque d’une coalition de rebelles de diverses tribus nordistes, dominée par les Goranes du Kanem.

Un des neveux d’Idriss Déby, Yaya Dillo Djérou, 47 ans, s’était en effet présenté à l’élection à la suite d’un conflit avec le Président et la Première Dame. Yaya Dillo avait participé, de 2005 à 2008, à une rébellion de militaires zaghawas contre Idriss Déby, l’homme fort de la tribu ; en 2008, cependant, il était rentré dans le rang avec un poste de ministre des Mines et de l’Énergie, puis de conseiller à la Présidence. Il était ambassadeur du Tchad à la Cemac (Commission économique et monétaire d’Afrique centrale), en mai 2020, lorsqu’il avait dénoncé sur les réseaux sociaux le “conflit d’intérêts” que représentait la convention signée entre le gouvernement tchadien et une fondation appartenant à une des épouses d’Idriss Déby, Hinda,  présentée comme la Première dame – permettant à cette dernière de gérer une partie des fonds de la lutte anti-covid. Plainte avait été déposée contre Yaya Dillo pour diffamation et il a avait été révoqué.

Rival pour la présidentielle

Le 26 février 2021, Yaya Dillo avait déposé à la Cour Suprême son dossier de candidature à la présidentielle au nom d’une coalition de treize partis. Dans la nuit du 27 au 28 février, la garde présidentielle – dirigée par son cousin Mahamat Idriss Déby, fils du chef de l’État – avait encerclé sa maison à N’Djamena, avec des véhicules blindés et au moins un char. Un “échange” (selon les autorités) de tirs avait suivi, qui s’était soldé par la mort de 2 à 5 morts – selon les sources – dont la mère de 80 ans et le fils de 11 ans de Yaya Dillo. Celui-ci avait réussi à fuir.

L’assaut meurtrier avait provoqué le retrait de quatre candidats à la présidentielle, parmi lesquels Saleh Kebzabo avait dénoncé une “barbarie pure et simple” ; un autre des candidats avait, lui aussi, vu sa maison encerclée par l’armée. L’élection avait eu lieu le 11 avril et Idriss Déby en a été proclamé vainqueur ce lundi 19 avril, avec 79 % des votes, ce qui lui ouvrait un sixième mandat bien que la Constitution de 2018 n’en permette que deux.

Selon certaines informations qui circulent sur les réseaux sociaux, un membre de la famille de Yaya Dillo – et donc de celle d’Idriss Déby – aurait tué ce dernier pour venger la mère et le fils Dillo tués le 28 février. L’état-major de l’armée aurait préféré taire les dissensions internes et annoncer une mort glorieuse du chef de l’État.

Réunion de famille

A N’Djamena, où plusieurs versions du décès présidentiel circulent, indique à La Libre Afrique une source dans la capitale tchadienne, une réunion de la famille d’Idriss Déby aurait eu lieu, tard mardi, pour décider si Mahamat Idriss Déby devait ou non rester au pouvoir. Ses partisans ont fait valoir que s’il ne restait pas, les Zaghawas perdraient le pouvoir au profit des Goranes qui dominent la rébellion. La réunion se serait terminée sans décision.

Les rebelles nordistes ont en effet rejeté le conseil militaire mis en place à N’Djaména et affirmé marcher sur la capitale. En 2008 et en 2019, il avait fallu une intervention armée de la France pour bloquer l’avancée de rebelles nordistes, essentiellement zaghawas à l’époque.

Pour l’heure, Paris se contente de souligner l’importance d’une “transition pacifique” à N’Djaména en préservant “la stabilité” et “l’intégrité territoriale” du Tchad (Elysée), tandis que le ministre des Affaires étrangères et ex-ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian appelait à une transition militaire d’une “durée limitée” avant un “gouvernement civil et inclusif”.

Que pensez-vous de cet article?

Derniers Articles

Journalistes

Dernières Vidéos