RDCongo: un gouvernement de néophytes

RDCongo: un gouvernement de néophytes

Analyse par Marie-France Cros

La République démocratique du Congo a un nouveau gouvernement depuis lundi, quatre mois après la rupture entre le président Félix Tshisekedi et son mentor, son prédecesseur Joseph Kabila. Il compte 57 membres avec le Premier ministre, Jean-Michel Sama Lukonde, nommé à la mi-février par le chef de l’Etat. M. Sama avait alors annoncé un cabinet de 45 membres maximum. Que s’est-il passé?

Cette inflation du nombre de ministres est un effet de la tare originelle de la présidence Tshisekedi: à la suite d’un accord avec son prédecesseur, il avait été hissé à la tête de l’Etat en échange d’une majorité dans les assemblées législatives nationale et provinciales pour les kabilistes. Sans tenir compte des résultats de la présidentielle de décembre 2018, dont les résultats détaillés n’ont jamais été publiés.

Ayant accepté que les kabilistes s’octroient une forte majorité à l’assemblée nationale, l’UDPS (parti des Tshisekedi) n’y a que 32 députés sur 500 (soit 6,4%), même après la migration de la majorité des députés kabilistes vers l’Union sacrée de Félix Tshisekedi, où ils sont désormais les plus nombreux.

L’UDPS sur-représentée

Sama Lukonde ayant annoncé que son gouvernement serait au pro rata des députés, au taux de « 8 députés pour un ministre », l’UDPS aurait dû avoir 4 ministres. Or, elle en a 11 sur 57 avec les assimilés (UDPS Kibasa), soit un peu moins de 20%.

Cette sur-représentation résulte du flou qui entoure le statut de l’Union sacrée; ce n’est ni un parti, ni un regroupement de partis reconnu par le ministère de l’Intérieur. Et connaissant le manque de loyauté des députés kabilistes qui ont si facilement abandonné leur « autorité morale » quand c’est devenu plus intéressant de partir que de rester, le président Tshisekedi leur a donné des gages: ils ont une vingtaine de maroquins ministériels. Le président ad interim de l’UDPS, Jean-Marc Kabund AKabund, a donc fait monter les enchères pour obtenir des fauteuils pour ses troupes, en les présentant comme le fer de lance de la « révolution » que constituerait l’Union sacrée.

Les derniers portefeuilles vont à des partisans des anciens opposants Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba.

Ni le plus gros, ni le plus mince

Ce gouvernement de 57 ministres reste cependant en-deça de son prédecesseur: le cabinet de Sylvestre Ilunga comptait 66 membres. Et celui du transfuge de l’UDPS Samy Badibanga (nov. 2016 – avril 2017) jusqu’à 67. Le plus réduit fut le premier gouvernement d’Augustin Matata Ponyo (2012-2014), qui ne comptait que 37 ministres.

Selon M. Sama Lukonde, ce gouvernement compte 80% de personnalités qui n’ont jamais été ministre. Si, mardi, nombre de jeunes Kinois se réjouissaient de la présence de beaucoup de jeunes dans ce gouvernement, on peut aussi en conclure que beaucoup de ministres manquent d’expérience, ce qui pourrait entraver leurs performances.

Issus du cabinet du Président

On remarque que deux des nouveaux ministres sont directement issus du cabinet du président Tshisekedi: son ancien directeur de cabinet ad interim Eberande Kolongele, qui remplaça Vital Kamerhe, condamné l’an dernier à 20 ans de prison pour corruption; il reçoit le portefeuille du Numérique. Et Nicolas Kazadi, jusqu’ici ambassadeur itinérant du Président, qui devient ministre des Finances.

Selon la lettre d’affaires Africa Intelligence, M. Kazadi est le neveu de Nozi Mwamba, propriétaire, avec la Sud-Africaine Andrea Brown, de la petite entreprise pétrolière Dig Oil, qui a obtenu la condamnation en justice de l’Etat congolais pour avoir, sous Joseph Kabila, attribué une concession du lac Albert déjà octroyée à Dig Oil à deux sociétés de l’ami israélien de Kabila, Dan Gertler. Nicolas Kazadi a, depuis lors, négocié un « acte transactionnel » entre l’entreprise de son oncle et l’Etat congolais, ramenant la somme à payer par Kinshasa de 617 millions à 300 millions de dollars, plus un nouveau permis pétrolier.

Une avocate, un parent de Mme Tshisekedi

Parmi les personnalités entrées au gouvernement, on note Eve Bazaïba, secrétaire générale du MLC de Jean-Pierre Bemba (et ancienne de l’UDPS), qui prend le portefeuille de l’Environnement – mais avec grade de vice-Premier ministre, du jamais vu au Congo. Un analyste à Kinshasa interrogé par La Libre Afrique.be suppute que le choix de Mme Bazaïba, appréciée pour son sérieux et la qualité des propositions de loi qu’elle a présentées, est un signe d’amitié aux Occidentaux: ce poste compte plus pour eux que pour la majorité des Congolais, que la misère contraint à ne se préoccuper que de leurs besoins immédiats. En outre, sa formation d’avocate sera utile à Kinshasa pour obtenir les fonds internationaux destinés à la protection de la forêt.

On note aussi, à la Défense, le vieux général major Gilbert Kabanda Kurenga, né en 1946 et entré dans l’armée de Mobutu en 1973, ce qui signifie qu’il a reçu une véritable formation militaire, ce qui n’est pas le cas de tous les officiers congolais. C’est un beau-frère de Denise Nyakeru, l’épouse du Président, d’ethnie shi, comme elle. Il a fait toute sa carrière dans les services de santé de l’armée.

Christophe Lutundula aux Affaires étrangères

Parmi les autres vice-Premier ministres, on note, à l’Intérieur, Daniel Aselo Okito, que personne ne semble connaître; à la Fonction publique, le député de la Mongala Jean-Pierre Lihau; et aux Affaires étrangères, Christophe Lutundula Apala, issu du parti Ensemble pour la République de Moïse Katumbi et député du Sankuru. M. Lutundula s’était fait connaître en 2006 par sa commission d’enquête sur les contrats miniers, qui avait proposé leur résiliation, sans être suivie. https://www.lalibre.be/international/contrats-leonins-la-bombe-lutundula-explose-51b88d8ce4b0de6db9ad87e4

Quelques ministres du gouvernement sortant de Sylvestre Ilunga gardent leur portefeuille, notamment Molendo Sakombi aux Affaires Foncières; Jean-Lucien Busa au Commerce extérieur; Pius Mwabilu à l’Urbanisme et Habitat; ou Julien Paluku, à l’Industrie. Tous sont issus de l’ex-FCC (kabiliste).

Curieusement, c’est une nouvelle venue, Antoinette Nsamba Kalambayi, diplômée en Droit de l’université de Kinshasa, qui prend le stratégique portefeuille des Mines.

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