RDC : Condamnés à mort par contumace pour avoir dénoncé des malversations

RDC : Condamnés à mort par contumace pour avoir dénoncé des malversations

« Les autorités de la République démocratique du Congo (RDC) devraient annuler les peines de mort prononcées par contumace contre deux lanceurs d’alerte qui ont fourni des informations sur des cas de corruption. Les autorités congolaises devraient plutôt enquêter sur les allégations d’activités criminelles transmises par Gradi Koko et Navy Malela, deux anciens employés de banque qui ont dénoncé des malversations financières présumées et du blanchiment d’argent”, écrivait récemment l’ONG Human Rights Watch.

“Ces agissements trahissent l’extrême embarras vécu par celles et ceux qui sont visés par ces révélations qui, au lieu de répondre sur le fond, font condamner à mort des citoyens agissant dans le strict cadre de l’intérêt général, intimident et menacent les journalistes et les ONG, quand ils ne répandent pas de fausses informations d’une manière obsessionnelle sur les réseaux sociaux”, ajoutait la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF).
Gradi Koko et Navy Malela ont travaillé comme auditeurs à la Afriland First Bank CD, filiale congolaise d’Afriland First Bank, dont le siège est au Cameroun.
Les deux hommes ont transmis une impressionnante série de données et de documents à la PPLAAF. Ces informations de première main ont débouché, en juillet 2020, sur la rédaction de rapports d’investigation épinglant la banque mais aussi Dan Gertler, ce businessman qui a engrangé une fortune, essentiellement dans le secteur minier en RDC, grâce à ses excellentes relations avec l’ancien président Joseph Kabila dont il avait été le premier “sponsor” privé lors de sa première campagne présidentielle en 2006.
Rencontre fortuite
Aujourd’hui, Gradi Koko et Navy Malela vivent en exil en France. Le premier a fui le pays en 2018, après avoir essuyé des menaces de mort. Le second, informaticien de formation, est resté deux ans de plus à la banque, ce qui lui a permis de poursuivre sa quête et sa moisson d’informations.
“On n’a jamais pensé devenir des lanceurs d’alerte”, explique Navy Malela. “On faisait juste notre métier. On voulait simplement que tout se passe bien à la banque.”
Tout commence par une simple “vision”.
“Notre bureau se trouvait au deuxième étage de la banque, se souvient Navy Malela. Au même niveau que la direction. Un jour, par hasard, j’ai vu passer Dan Gertler dans le couloir. Je n’en croyais pas mes yeux.” L’auditeur n’a aucun doute sur l’identité de l’homme. “Je suis un gros consommateur des reportages d’investigations. Dan Gertler, je connaissais.” Ce n’est pas le cas de Gradi Koko qui va croiser l’homme en sortant du bureau du directeur-général adjoint. “Gradi ne l’avait pas reconnu. Évidemment, on a plongé dans le système pour voir s’il y avait un compte à son nom. Surprise, il avait bien un compte, officiellement ouvert en 2007 mais sur lequel il n’y avait pas de mouvement”, poursuit M. Malela en évoquant la possibilité qu’il y ait eu du « tripatouillage » autour de cette date d’ouverture. “On pouvait avoir eu recours à l’informatique”, explique-t-il, pour donner l’impression qu’il s’agissait d’un “vieux compte”.
Si Dan Gertler attire tant l’attention en cette année 2018, c’est parce qu’il vient (avec 18 de ses sociétés) d’être placé, le 20 décembre 2017, sur la liste des personnes sanctionnées par les États-Unis de Donald Trump sur base du Global Magnitsky Act, voté un an plus tôt. Ce texte permet aux autorités américaines d’imposer des sanctions “à des responsables publics dans le monde qui détournent des avoirs de l’État, ainsi que ceux qui attaquent des journalistes et des défenseurs des droits de l’homme”.
Les deux hommes ne se contentent pas de ce compte au nom de Dan Gertler. “On voulait comprendre, poursuit M. Malela. Dan Gertler est un homme puissant, richissime, il ne se déplace pas en personne pour un simple compte en banque sur lequel il n’y a pas de mouvement.” Les deux hommes se mettent en quête d’éventuels autres comptes et en découvrent progressivement plusieurs qui pourraient être liés à l’homme d’affaires et à ses sociétés. Ils découvrent aussi bien des manquements dans la gestion de certains de ces comptes. “Il manque l’origine des fonds, il manque parfois la signature du propriétaire du compte. Il y a des opérations qui sont contraires aux prescrits de la Banque centrale. En fait, on découvre qu’il y a vraiment beaucoup de comptes inhabituels”, poursuit notre interlocuteur. Les deux hommes tentent de prévenir leur hiérarchie. “En général, on était immédiatement entendus et là, alors que les faits étaient plus inquiétants que jamais, il n’y avait pas de réaction. On ne comprenait pas.”
Les deux hommes découvrent que le directeur général adjoint gère personnellement une série de comptes. Ils voient régulièrement passer des guichetières avec des “machines pour compter le liquide”. La banque, qui avait régulièrement des problèmes de liquidité jusque-là, est soudainement « à l’aise ». Les opérations en cash se multiplient. Les prêts de plusieurs millions de dollars aussi. Navy Malela enregistre tout. Des milliers de fichiers. Quand son ami Gradi Koko, de plus en plus sous pression, quitte le pays, Navy Malela sera rétrogradé “avec effet sur le salaire” mais il continuera à avoir accès aux comptes et poursuivra sa récolte d’informations avant de devoir quitter en 2020 le pays pour les mêmes raisons que son collègue et ami.
Les deux hommes ont transmis cette mine d’informations à l’ONG qui défend les lanceurs d’alerte. Ils ont marché dans les traces de Jean-Jacques Lumumba, le premier Congolais à avoir osé sortir des informations sur le blanchiment d’argent et la corruption en RDC.
Le 25 février, Gradi Koko et Navy Malela apprennent lors d’une conférence de presse de leur banque qu’ils ont tous les deux été condamnés à mort le 7 septembre par le tribunal de grande instance de Kinshasa pour “faux en écriture et usage de faux”, “vol”, “corruption privée”, “violation des secrets professionnels” et “association de malfaiteurs”. Les deux hommes sont obligés de sortir de l’ombre. Ils en appellent au président Tshisekedi pour qu’il annule cette condamnation. “On n’est pas des rebelles. On voulait juste signaler des dysfonctionnements”, conclut Navy Malela.

Que pensez-vous de cet article?