Opinion: les théories du complot et le discours de haine anti-Tutsi comme héritage de Ngbanda

Opinion: les théories du complot et le discours de haine anti-Tutsi comme héritage de Ngbanda

Par Félix Mukwiza Ndahinda, chercheur vivant aux Pays-Bas. 

Honoré Ngbanda-Nzambo Ko Atumba, le dernier représentant de renom du mobutisme, a tiré sa révérence ce dimanche 21 mars 2021. Son décès au Maroc, où il vivait depuis un temps après un long séjour en France, représente un événement significatif pour la République Démocratique du Congo et la région des Grands Lacs en général. En effet, quoiqu’exilé hors de sa terre natale depuis plus de deux décennies, son discours populiste et nativiste, mêlant théories de complot et incitation à la haine anti-Rwandais (plus précisément anti-Tutsi), lui ont valu une popularité et influence toujours grandissantes, surtout dans les diasporas congolaises, les réseaux anti-Kagame, voire même l’espace politique congolais.

Originaire, comme son patron, de l’ancienne région d’Equateur, Ngbanda occupa plusieurs fonctions dans le système mobutiste, notamment chef du redoutable service zaïrois des renseignements, l’Agence Nationale de Documentation (AND) ; ministre de la Défense et Conseiller spécial du chef de l’Etat en matière de Sécurité. Au sommet de sa gloire, il sillonna les capitales africaines et anima même une conférence de presse aux côtés de l’iconique président sud-africain Nelson Mandela en février 1997, alors que ce dernier tentait de faciliter une solution négociée au conflit opposant la rébellion de l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo/Zaïre (AFDL) et le pouvoir mobutiste. L’échec de ces négociations et la victoire de la rébellion de Laurent-Désiré Kabila, appuyée par les Etats voisins, l’envoyèrent en exil, où il se voua à combattre les tombeurs du système qu’il servit.

Si ses livres – notamment Ainsi sonne le glas. Les derniers jours du Maréchal Mobutu (Editions GIDEPPE, 1998), Crimes organisés en Afrique centrale : révélations sur les réseaux rwandais et occidentaux (Duboiris, 2004) et Stratégie du chaos et du mensonge: poker menteur en Afrique des Grands Lacs (Editions de l’Erablière, 2014) – codifient ses thèses complotistes sur les sources des crises successives en RDC, son Alliance des Patriotes pour la Refondation du Congo (APARECO) servira de principale plateforme pour la diffusion de celles-ci. En plus du site internet de l’APARECO, également utilisé pour récolter les fonds, Ngbanda et ses disciples se sont montrés très habiles dans l’utilisation des réseaux sociaux dont Facebook et YouTube. Ses multiples vidéos enregistrées en français et/ou lingala sous forme de sermons – il était également prédicateur dans une église de protestante – étaient caractérisées par une manipulation consciente des faits pour convaincre son auditoire du bien-fondé de ses thèses complotistes. Elles étaient religieusement suivies aussi bien en RDC que dans les diasporas congolaises, comme en témoigne une vidéo intitulée Affaire « Banyamulenge » rejetant le discours du président Tshisekedi à Londres où il affirmait que ces derniers sont des Congolais. Celle-ci a été visionnée plus de 80.000 fois et a récolté quelques 791 commentaires.

Les thèses ngbandistes, propagées avec une détermination obsessionnelle, se résument en un simple credo: la RDC est victime d’un complot international ayant avalisé l’occupation tutsi-rwandaise du pays depuis la guerre de l’AFDL. Le président rwandais Paul Kagame est présenté comme le principal tireur de ficelles de ce complot mais agirait au service des puissances hégémoniques occidentales, surtout anglo-saxonnes, et des multinationales convoitant les richesses de la RDC.

Alors que Laurent-Désiré Kabila était décrit par Ngbanda et son APARECO comme une simple marionnette au service de ce complot, son fils Joseph Kabila – qui le remplaça suite à son assassinat en 2001 et resta à la tête du pays jusqu’en 2019 – n’est, selon cette présentation, qu’un imposteur rwandais du nom d’Hyppolite Kanambe. De même, les appellations Banyarwanda, Banyamulenge et Tutsi congolais sont des fabrications au service de cette occupation qui non-seulement vise l’exploitation des ressources du pays mais également l’occupation des terres congolaises, le remplacement des autochtones par des populations étrangères et, ultimement, la « balkanisation » du pays. Dans ses dernières sorties, Ngbanda présentait l’insécurité dans les hauts plateaux du Sud-Kivu et la crise liée à la commune rurale de Minembwe comme une matérialisation de ce complot.

Longtemps considéré comme une figure marginale dont les idées sortaient du cadre acceptable du discours politique congolais, les théories de Ngbanda ont, ces dernières années, été avalisées par un nombre grandissant d’acteurs politiques et autres personnalités congolaises influentes. Elles se retrouvent dans les déclarations des hommes politiques y compris des (anciens) ministres, des parlementaires (les débats d’octobre 2020 sur Minembwe en témoignent) et des membres de la société civile, dont d’influents prélats catholiques.

Ainsi, à l’annonce de la mort de M. Ngbanda, le «Président élu » Martin Fayulu, une des principales figures d’opposition au président Felix Tshisekedi, a salué un « patriote » qui s’est « investi, pendant plusieurs années, dans l’éveil de conscience de notre peuple et la lutte pour la libération de la RDC ». Pour rappel, son Engagement pour la Citoyenneté et le Développement (ECiDé) avait conclu une alliance avec l’APARECO, comme le rapportait La Libre Afrique.be en mai 2019. La normalisation du discours de Ngbanda et son appropriation par un nombre grandissant d’acteurs congolais restera son plus grand héritage. Il laisse derrière lui une foule de disciples dont le discours, déconnecté de toute rationalité, représente un réel défi pour la poursuite d’une paix durable et inclusive en RDC.

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