Les habitants de Goma font comme Dieu

Les habitants de Goma font comme Dieu

Par Marie-France Cros,
envoyée spéciale à Gisenyi


« Dieu est partout mais, le soir, il rentre dormir au Rwanda », dit un
proverbe rwandais. Desormais, les habitants de Goma, chef-lieu du
Nord-Kivu (est du Congo) font comme Dieu: ils dorment au Rwanda.

Fuyant l’insécurité et les conséquences néfastes de l’absence de
services étatiques dignes de ce nom au Congo, ils travaillent le jour
dans leur ville mais, le soir, passent la frontiére toute proche qui
la separe de Gisenyi (aujourd’hui officiellement renommee Rubavu) au
Rwanda.

Les expatriés et l’eruption

Nombre d’expatriés oeuvrant au Kivu se sont installés à Gisenyi parce
que Goma n’est pas un poste où l’on peut amener sa famille, en raison
de l’insécurité. Ils se sont donc souvent installés avec conjoint et
enfants a Gisenyi et vont travailler chaque jour de l’autre côté de la
frontière. Mais beaucoup de Congolais les imitent – de 7000 a 8000
familles, évalue l’un d’eux.

Les Tutsis congolais ont éte parmi les premiers à le faire, pour des
raisons de sécurité alors qu’ils étaient l’objet, dans leur pays,
d’hostilité ethnique. « Mais le mouvement s’est beaucoup élargi après
l’éruption » volcanique qui a endeuillé Goma en 2002, explique un
Kivutien a La Libre Afrique.be.

« Beaucoup de chefs de famille, dans la bourgeoisie de Goma (environ un
million d’habitants) avaient alors logé les leurs à Gisenyi (environ
200 000 habitants) en attendant le rétablissement de la situation chez
eux. Ils se sont ainsi aperçus que les loyers étaient bien plus bas à
Gisenyi, que la sécurité régnait – contrairement à Goma – et que l’eau
et l’électricité ne subissaient pas de constantes coupures comme au
Congo », poursuit-il. « Alors peu a peu, de plus en plus de Congolais de
tous horizons ont emménagé à Gisenyi ».

Loyers et banques

Lui-même loue une grande villa, avec un magnifique jardin et vue
imprenable sur le lac Kivu, pour un loyer équivalent à une chambre
d’étudiant à Bruxelles. La différence de loyer est si grande avec Goma
que certains Gomatraciens (nom officiel des habitants de la ville)
donnent leur maison en location et, avec ce que leur rapporte le
loyer, se logent plus luxueusement à Gisenyi et obtiennent encore un
surplus pour assurer leur vie quotidienne.

Et le mouvement pourrait encore s’amplifier. Au debut de cette année,
a commencé à Goma l’enrôlement des électeurs, très apprécié parce que
la carte d’électeur vaut carte d’identité au Congo. « Comme ce document
nous suffit pour passer la frontiere, des colonnes et des colonnes de
jeunes, qui venaient de recevoir leur carte d’electeur pour la
premiere fois, se sont rués vers la frontiere pour voir Gisenyi« ,
raconte ce Gomatracien.

Il n’y a pas que les habitants qui sont touchés par la Gisenyimania.
Longtemps, les Kivutiens ont eu recours aux banques rwandaises parce
qu’ils n’en avaient pas qui fonctionnent chez eux. Puis, le secteur
bancaire congolais s’est reconstitué « mais la sécurité bancaire est
plus grande au Rwanda », dit le Kivutien. Le mouvement de retour a donc
été très partiel. « Aujourd’hui, les banques et les micro-crédits vont
mal à Goma, alors cela accentue le déplacement des capitaux vers
Gisenyi »

Se fournir en biens de consommation

De plus, Goma se fournit largement en biens de consommation au Rwanda;
boeuf, chèvres, poules, tomates sont importes chaque jour depuis
Gisenyi vers le Congo par de petits commerçants. Des Congolaises
passent quotidiennement la frontière avec des bidons jaunes de 20
litres pour acheter de l’eau de boisson à des habitants de Gisenyi, où
elle est traitée, et la revendre à Goma, ou l’eau de ville est moins
fiable. Ce sont des handicapés congolais – exemptés de taxes par
Kinshasa – qui assurent le transport d’un côté à l’autre de la
frontière, grâce a leurs « tshukudus », grosses trottinettes en bois
capables de porter de lourdes charges.

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