Opinion: Dan Gertler empoisonne l’idylle entre Félix Tshisekedi et ses soutiens américains

Opinion: Dan Gertler empoisonne l’idylle entre Félix Tshisekedi et ses soutiens américains

Par Stéphane L Manzanza, banquier et militant anti corruption. 

La décision de dernière minute prise par Donald Trump, à la veille de son départ, levant les sanctions prises contre le milliardaire israélien Dan Gertler, dans le cadre de la loi Magnitsky, a déclenché un flot de réactions hostiles de plusieurs mouvements et organisations engagées dans la lutte contre la corruption, à l’exception du pouvoir de Kinshasa, bien que celui-ci soit directement concerné par ce rebondissement.

Présenté comme très proche ami de Joseph Kabila, position qui lui permit de bâtir sa fortune, Dan Gertler est décrit comme un entrepreneur qui, au moyen de la corruption et de connexions politiques, acquiert des actifs miniers et pétroliers à vil prix pour ensuite les revendre au prix du marché avec des marges bénéficiaires énormes.

Nombreux sont ceux qui prédisaient l’effondrement de son empire après le départ de Joseph Kabila et les sanctions prises contre lui par l’administration Trump en décembre 2017. Pari perdu pour “les prophètes de malheur”. L’homme qui se considère comme l’un des plus grands employeurs et contribuables du Congo a des ressources et les bras suffisamment longs pour résister et s’adapter.

Face aux sanctions américaines, une intense activité de lobbyistes chevronnés, dont Alan Dershowitz, avocat de Donald Trump durant son premier procès en destitution, et Louis Freeh, l’ancien directeur du FBI, se conclut avec succès, bien que Dan Gertler ait été contraint de se soumettre aux contrôleurs extérieurs et présenter régulièrement des rapports sur ses transactions financières.

Entre-temps, à en croire les révélations de deux lanceurs d’alerte ex employés de Afriland First Bank, l’homme d’affaires israélien aurait réussi, à la barbe de tous les organes de surveillance (la Banque Centrale du Congo et la Cellule nationale des responsables financiers), à mettre sur pied un réseau mafieux de blanchiment de capitaux qui lui permit de contourner les sanctions américaines et de brasser des sommes astronomiques avec des décaissements en liquide pour des dizaines de millions de dollars américains.

Poursuivant son plan de survie, dans le registre du repositionnement marketing, Dan Gertler marque les esprits en annonçant avec pompe le lancement de la société Yabiso. Une formule inédite qui permettrait aux Congolais d’investir et de partager les dividendes qui seront générées par le projet Metalkol, dont il a acquis 30% de royalties auprès de la Gécamines en juin 2017 pour 83 millions de dollars. Montage dénoncé par le collectif des mouvements citoyens CNPAV (Le Congo n’est pas à vendre) qui réclame une enquête indépendante pour déterminer les conditions d’acquisition de ces parts.

Durant toutes ces péripéties, le pouvoir de Kinshasa reste enfermé dans un silence assourdissant qui frise le consentement. Cependant, cette neutralité profitable à Dan Gertler n’est pas du tout du goût des soutiens américains de Félix Tshisekedi.

Le premier à monter au créneau c’est Peter Pham, l’ancien envoyé spécial des États-Unis pour la région des Grands lacs. Etant tenu à l’écart du processus de la levée des sanctions signée par Donald Trump, il a qualifié cette licence de honteuse et demande au président Joe Biden et à Janet Yellen, la nouvelle Secrétaire au Trésor, de renouveler les sanctions contre l’homme d’affaires israélien. En même temps, il presse le nouveau Premier Ministre congolais, Jean Michel Sama Lukonde, de revoir les permis d’exploration pétrolière accordés à Dan Gertler et de les transférer aux entrepreneurs capables de les exploiter pour l’intérêt des Congolais.

De l’autre côté de l’Atlantique, l’assaut est donné par quelques démocrates de la Chambre des représentants, parmi lequels Karen Bass et Gregory Meeks, de la commission des Affaires étrangères. Ils ont décidé d’ajouter leurs voix à celles des sénateurs Cory Booker, Dick Durbin et Ben Cardin pour exiger l’annulation de la licence accordée à Dan Gertler par Donald Trump avant de quitter la Maison Blanche.

A Kinshasa, l’ambassade des États-Unis ne cache pas son soutien aux lanceurs d’alerte en indiquant que leur protection est essentielle dans la lutte contre la corruption mondiale. Cette déclaration fait suite à l’indignation suscitée après la sentence de condamnation à mort prononcée par le Tribunal de Grande Instance de Kinshasa Gombe contre Gradi Koko et Navy Malela, les deux lanceurs d’alerte qui ont dénoncé les pratiques répréhensibles de Dan Gertler avec Afriland First Bank.

La tiédeur du pouvoir de Kinshasa dans l’affaire Dan Gertler agace les Américains qui perçoivent l’immobilisme de Félix Tshisekedi comme une contradiction avec ses engagements à œuvrer pour l’éradication de la corruption et du pillage des ressources du Congo.

Pour les proches de Félix Tshisekedi, l’attitude du Président relève d’une démarche pragmatique, qui s’inscrit dans sa vision d’accorder une seconde chance à toute personne disposée à renoncer au mal. Les efforts fournis par Dan Gertler pour améliorer la transparence de ses affaires et y associer les Congolais est vu comme un pas en bonne direction pour le changement.

Prédateur redoutable pour les uns, entrepreneur avisé victime d’un acharnement injuste financé par ses concurrents pour les autres, le cas Dan Gertler va manifestement rester longtemps à l’origine de controverses entre les mouvements de lutte contre la corruption, les ONG et les médias occidentaux d’une part, et un puissant réseau de soutien constitué de politiques, de médias locaux et d’une partie des mouvements citoyens prétendument souverainistes, acquis à sa cause d’autre part.

Le paradoxe d’un pays scandaleusement riche en ressources avec un peuple extrêmement pauvre n’est pas près de connaître son épilogue tant que les réformes pour une gouvernance responsable et une répartition juste des richesses nationales seront soumises aux diktats d’intérêts obscurs.

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