RDC : Les pilotes de Tony Blair dans le cockpit présidentiel

RDC : Les pilotes de Tony Blair dans le cockpit présidentiel

Le Président Tshisekedi a installé dans le cockpit de la présidence des experts du Tony Blair Institute pour élaborer la stratégie économique du pays, notamment le développement du projet Grand Inga.

Avant même d’avoir terminé le casting de l’équipe du nouveau Premier ministre, Jean-Michel Sama Lukonde Kyenge, le président Félix Tshisekedi a déjà choisi les conseillers qui parleront à son oreille et à celles des futurs ministres. Depuis la fin 2020, une équipe du Tony Blair Institute (TBI) discute à Kinshasa avec les conseillers du Président, la Cellule chargée de l’amélioration du climat des affaires (CCA), les partenaires de développement, le secteur privé et la société civile, de la définition d’un programme économique comportant des indicateurs de performance clairs. La mission pourrait aussi inclure la divulgation de l’utilisation de la technologie digitale pour stimuler le développement dans des domaines-clés comme la santé, l’agriculture et la gouvernance numérique, précise un responsable de TBI

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Ces activités sont coordonnées par le jeune directeur français du TBI pour l’Afrique francophone, Antoine Huss qui a piloté une mission analogue au Togo. Comme la stratégie blairiste repose aussi sur l’expertise nationale, l’équipe de TBI à Kin a été renforcée par Nina Mwamba Massangu, cousine de l’ex-gouverneur de la Banque centrale du Congo, Jean-Claude Masangu, qui a fait ses armes au cabinet en stratégie Boston Consulting Group et à la Citibank

L’idylle a commencé par une visioconférence réunissant en août le président congolais et l’ancien Premier ministre britannique après de premiers contacts lors du sommet Royaume Uni-Afrique en janvier 2020, à Londres. Parmi diverses tâches, dont l’élaboration d’une analyse sur la compétitivité de l’économie congolaise, l’Institut doit contribuer au lancement du mégaprojet Inga qui peine à démarrer.

Plus généralement, TBI propose d’accroître l’accès à l’électricité dans le monde rural et péri-urbain. L’institut a contribué à la création du fonds Mwinda de l’Agence nationale de l’électrification et des services énergétiques en milieu rural qui entend mobiliser 500 millions de dollars pour offrir un accès à l’électricité à 15 millions de Congolais en 2024.

« Nous avons été invités par l’Union africaine à organiser un atelier en juin sur les options de commercialisation de l’électricité du futur barrage d’Inga 3 sur le marché régional », explique un expert de TBI. « Depuis lors, nous avons pris langue avec plusieurs partenaires du projet pour partager notre analyse et notre expérience de projets similaires notamment en Afrique de l’Est », ajoute notre source.

Le TBI semble bien placé. Le cabinet d’avocats de l’ancien Premier ministre, Tony Blair Associates a déjà prodigué ses conseils au géant du trading Glencore, dont les mines du Katanga sont des clientes désignées de l’énergie d’Inga. Tony Blair connaît bien aussi l’un des hommes d’affaires les plus intéressés par Inga : le magnat australien, Andrew Forrest, président du Fortescue Metals Group spécialisé dans l’exploitation et la transformation du fer. En 2014, Tony Blair avait soutenu l’initiative de Forrest d’aider le Pakistan à transformer sa production de lignite en diesel, en échange d’un engagement des autorités à éradiquer l’esclavage dans ce pays.

À la mi-septembre lors d’une rencontre à Kinshasa avec le Président Tshisekedi, un accord avait été signé entre la compagnie australienne et l’État congolais pour développer toutes les phases du projet Grand Inga, de Inga 3 à Inga 8 et pour mettre en valeur d’autres sites hydroélectriques, soit une puissance totale de 70.000 MW, équivalant à celle de 70 centrales nucléaires. L’objectif consiste également à créer des industries utilisant cette énergie pour produire des engrais, de l’hydrogène et de l’acier tout en satisfaisant la demande de l’industrie minière du Katanga. Mais la transparence fait défaut : sans succès, la société civile réclame que l’accord soit rendu public.

Le problème pour TBI est de concilier un tel accord et les engagements antérieurs de Kinshasa qui avait initialement confié la réalisation de Grand Inga au consortium sino-espagnol constitué autour de la Compagnie des Trois Gorges, qui travaillait sur un projet orienté sur l’exportation d’électricité vers les autres régions d’Afrique. Fortescue propose de construire Inga 3 pour un coût de 6 milliards de dollars moitié moindre que celui proposé par le consortium sino-espagnol.

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Pas une première pour Tony Blair

Ce n’est pas la première fois que Tony Blair s’intéresse à l’énergie en Afrique : en 2018, il a conseillé le gouvernement guinéen pour l’obtention de 1,7 milliard de dollars de prêts auprès de l’Eximbank chinoise pour la construction par China International Water & Electric Corporation de deux barrages. Toujours en Guinée, l’ancien Premier ministre britannique a facilité un contrat pour l’exploration d’opportunités dans le domaine des mines entre le gouvernement et un fonds d’investissement moyen-oriental qui l’emploie comme conseiller. Tony Blair ne craint pas non plus de faciliter la pénétration chinoise en Afrique, faisant la promotion des parcs industriels éthiopiens auprès de compagnies textiles de l’Empire du Milieu. Le Rwanda, le Sénégal, la Gambie, le Liberia, le Mozambique et la Côte d’Ivoire ont également bénéficié des conseils de TBI. L’Angola pourrait suivre après l’entretien en novembre 2020, entre le Président João Lourenço et Tony Blair sur les réformes en cours et les possibilités d’investissement dans ce pays.

Selon son staff, le soutien du Tony Blair Institute ne coûtera pas un penny à l’État congolais. Le TBI se définit comme une organisation non lucrative qui offre aux dirigeants africains du conseil stratégique et des soutiens pratiques pour les aider à mettre en œuvre des réformes. Quand on demande d’où vient l’argent pour payer ses consultants, l’Institut répond avoir développé des partenariats avec les fondations Rockfeller, UBS Optimus (Union de Banques Suisses), Bill et Melinda Gates, Microsoft et l’US AID, en toute « philanthropie ». Selon le magazine Africa Report, Tony Blair affirme passer les deux tiers de son temps à travailler pour des ONG caritatives et le reste à gagner l’argent pour les soutenir. Citant des insiders de la galaxie blairiste, Africa Report évoque cependant une « ambiguïté délibérée » entre consultances et œuvre bénévole.

Une lacune apparaît dans ce conte de fées narré par les communicants de TBI: celle de la liaison dangereuse entre Tony Blair et le président autocrate du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev dont le premier a chanté les louanges pendant cinq ans moyennant des millions de livres sterling, malgré le massacre en 2011 par la police de 15 personnes qui manifestaient en faveur des travailleurs du pétrole. Tony Blair recommandera-t-il cette fois la bienveillance envers les Congolais qui contesteraient les projets gouvernementaux ?

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