Djaram’Arts, acteur majeur de la culture, menacé au Sénégal

Djaram’Arts, acteur majeur de la culture, menacé au Sénégal

Par Laurence Bertels.

La construction imminente d’un port à containers, sur la côte Ouest, entraînera la destruction du centre Djaram’Arts. Le cri d’alarme de Patricia Gomis

A cinquante kilomètres de Dakar, dans le petit village de Ndyane, sur le sable, entre pirogues et école délabrée des arts et métiers, se déroule un improbable festival de théâtre. Des centaines d’enfants, des villageois assistent, ébahis, aux acroportés d’artistes venus de Suisse et de Guinée Conakry (Cie Digestif et Cie Notre Monde), à un solo de danse marionnettique ou à des danses traditionnelles de femmes Lebous.

Non loin de là, grandit L’École de Dialaw, à pédagogie ouverte, de type Montessori, qui compte aujourd’hui plus de 80 enfants. Ils y sont accueillis dans des locaux riants et soignés et profitent du salon d’extérieur bricolé autour du baobab. C’est tout cela, et plus encore, l’ONG Djarama, créée en 2005 par Patricia Gomis, qui œuvrer au profit des enfants, et en particulier des plus défavorisés. L’association humaniste permet à plus de 150 jeunes de se former chaque année pour devenir des citoyens autonomes, créatifs, fiers de leur culture, respectueux de l’environnement ou de l’égalité entre hommes et femmes… Sans oublier la formation Yakaar, qui vise l’insertion professionnelle dans les arts ou l’agroécologie d’adolescents déscolarisés et les quelques 10 000 jeunes conscientisés par ces enjeux au travers des activités itinérantes de la structure.

Quand je serai grand

«J’ai commencé par une classe de 6 élèves et aujourd’hui, l’école accueille 84 enfants de la maternelle à la fin des primaires.  Je n’ai pas encore obtenu d’agrément de l’État et la moitié des enfants, issus de familles démunies, sont parrainés. C’est une école communautaire et non privée. Il n’y a que 15 élèves par classe, ce qui est unique au Sénégal. On peut suivre le rythme de chaque enfant», nous dit P.Gomis, qui a inséré au programme d’enseignement, une importante dimension artistique et agrobiologique. «Le potager est dans le jardin. Les élèves y vont tous les matins et ce qu’ils cultivent sert pour les repas de la cantine».

Décorés avec soin, les lieux montrent aux élèves qu’il est possible de vivre dans un environnement agréable. «Le but de cette école est de leur donner l’envie de rester chez nous. Car aujourd’hui, tous les jeunes du Sénégal n’ont qu’un seul rêve: partir en Europe. On ne leur a pas appris à se projeter dans leur pays. Nous, on leur a appris à réfléchir, et pas juste à réciter des leçons. On veut leur donner la possibilité de se dire:  ‘quand je serai grand, je pourrai devenir artiste, agriculteur, médecin, journaliste, photographe…’ On a conçu ce projet dans l’espoir que d’autres se l’accaparent. Des écoles alternatives ont déjà vu le jour à M’Bour, au Lac Rose et en Casamance», nous dit encore la fondatrice de  Djaram’Arts, qui, pour toutes ces raisons, est devenu un acteur culturel majeur au Sénégal. Et sur les réseaux sociaux, chacun des messages de la comédienne sénégalaise, bien connue dans le milieu de théâtre jeune public belge, pour être venue jouer plusieurs fois chez nous, est source d’enthousiasme et d’énergie.

Inquiétude

Mais en ce début d’année 2021, Patricia Gomis tient un discours beaucoup plus sombre que d’habitude. Et publie sur sa page l’annonce suivante: «Le Pôle culturel Djaram’Arts se trouve malheureusement sur le site du futur port de Ndayane. Dans quelques jours ou quelques mois, ce que nous avons mis tellement de temps à construire (…)  ce lieu dédié aux enfants et à la jeunesse (…)  sera détruit pour laisser la place à un port à containers, au nom du développement.»

Une nouvelle qui a provoqué une pluie de réactions et suscité un véritable émoi au sein de sa communauté.

La perspective de ce port en eaux profondes inquiète les habitants de la région depuis deux ans. Cette fois, le projet se concrétise avec la signature d’un contrat entre le gouvernement sénégalais et  DPW (Dubaï Ports World). Prévu sur une superficie de 1200 hectares, il coûtera 850 milliards de dollars, sera le plus grand de l’Afrique de l’Ouest et pourra accueillir les plus gros navires de l’espace maritime. Passerelle vers l’Afrique de l’Ouest et du Nord-Ouest , sa construction obligera de nombreux riverains , dont l’association Djarama, à quitter leur lieu de résidence.

La zone choisie par les promoteurs, sur la Petite-Côte, entre Toubab Dialaw et Ndyane, est peu habitée, à part quelques maisons ou hôtels. Mais il s’agit, sur le plan culturel, d’une des régions les plus actives du Sénégal, avec le Centre Djaram’Arts, L’École des sables – grand centre de danse contemporaine, créé par Germaine Acogny –  et le Théâtre de l’Engouement, créé par Gérard Chenet, conseiller culturel pendant plusieurs années de Senghor et fondateur de l’incroyable hôtel Sobobade, avec son architecture à la Gaudi, qui accueille aussi de nombreux festivals et artistes.  Vit également dans ce micro climat culturel, l’un des plus grands poètes de l’Afrique francophone contemporaine et ancien ministre de la culture,  Amadou Lamine Sall.

 

Soutenu entre autres par Wallonie Bruxelles

Contactée par nos soins, Patricia Gomis semble déjà reprendre du poil de la bête. Elle sait que plus rien n’empêchera l’arrivée des bétonneuses, mais elle espère trouver une solution. «Nous allons tout faire pour que le gouvernement nous aide à préserver les activités de Djarama. Nous ne pouvons pas imaginer que l’état ne soit pas soucieux de soutenir les organisations privées et publiques qui favorisent la croissance durable du pays et notamment le bien-être socio-économique de ses citoyens. Bien sûr, le port est important économiquement, mais la disparition du pôle culturel Djaram’Arts serait une catastrophe non seulement pour la jeunesse sénégalaise, mais aussi pour la communauté dans son ensemble. »

Notre interlocutrice ne sait pas encore quand débuteront les travaux, même si la route est déjà en chantier, mais elle déplore de ne pas avoir été contactée par le gouvernement pour la tenir informée et surtout organiser une relocalisation.

Elle craint de ne pas avoir le temps de se retourner et de ne pas être dédommagée à hauteur des investissement réalisés. «Nous ne pourrons jamais racheter seuls le même terrain ni reconstruire en quelques semaines l’ensemble des bâtiments. Une partie des équipes habitent sur place, on a un verger de plus de 150 arbres, un théâtre, un forage… La majorité a été investie sur fonds propres et grâce aux soutiens progressifs de partenaires internationaux. C’est notamment le cas de l’éditeur belge Émile Lansman,  très triste d’apprendre que l’école risque de disparaître. Mais c’est aussi celui de la région Wallonie-Bruxelles, de la Fondation You, de l’Institut français, de l’ONG Terres des hommes, etc. Sans une compensation financière et un soutien logistique fort de l’état, il nous sera difficile de reconstruire  en quelques mois le fruit de 15 ans de travail et d’implication bénévole. » s’inquiète Patricia Gomis.

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