Nouveau roman de Théo Ananissoh: « un pays, ça se crée »

Nouveau roman de Théo Ananissoh: « un pays, ça se crée »

Par Marie-France Cros.

Le Togolais d’Allemagne, Théo Ananissoh, publie chez Continent Noir un cinquième roman où il confirme sa maîtrise de l’écriture et sa quête d’universalité.

A partir de situations togolaises, il continue, en effet, à dépouiller les réactions et sentiments de ses personnages jusqu’à parvenir à leur coeur – éternel et partout identique. Il le fait dans un récit bien construit, des mots justement choisis, un ton exactement rendu. Quel plaisir de le lire!

Face à la tyrannie

Dans son premier roman, paru en 2005, “Lisahohé”, Ananissoh peignait la pesanteur étouffante de la vie dans un pays dictatorial et s’interrogeait: un exilé revenu au pays doit-il collaborer ou résister au potentat? Dans “Un reptile par habitant” (2007),  l’auteur togolais s’interrogeait sur la valeur de l’action individuelle pour lutter contre la tyrannie. “Ténèbres à midi” (2010) évoquait la douleur, pour un Africain rentré au pays, de constater la difficulté à faire profiter son pays des compétences qu’il a acquises en Europe.  “Delikatessen” (2018), enfin,  étudiait les ruses que déploie une jeune femme africaine à succès pour échapper à la prédation des puissants.

L’amour et l’amitié

Si ce cadre est toujours présent dans “Perdre le corps”, il n’est plus qu’accessoire, péripétie d’une histoire d’amour. Et ce sont les sentiments qui font la trame du dernier livre d’Ananissoh: l’amitié et l’amour.

L’amitié, qui se noue peu à peu entre un jeune agent immobilier ambitieux de Lomé et un quinquagénaire, migrant togolais de Suisse qui rentre six mois par an au pays. Le second a proposé au premier un étrange marché, que le jeune homme hésite à accepter par crainte de la situation sordide qu’il pourrait cacher, avant de s’embarquer dans l’aventure pour suivre son mentor  sur des chemins ignorés.

L’amour, qui frappe le jeune héros au coeur, de sa flèche aussi aiguë que la beauté de Minna, “son teint noir éclatant”, un décolleté “qui dévoile une peau noire et dense”, “des yeux noirs, biens noirs, qui vous touchent, vous enveloppent et vous électrisent”. Ce sentiment inspire à l’auteur des pages magnifiques sur la femme, sur le désir d’elle, sur son désir à elle.

Ananissoh en est convaincu: pour cette nation en “désarroi”, “la possibilité de l’amour, c’est la possibilité d’un pays. (…) Toute l’éducation, en vérité, vise à ça: accéder à la capacité d’aimer”.

Arnaque et sous-développement

Comme dans tous ses romans, la trame permet à Théo Ananissoh de servir quelques vérités bien senties sur son pays.

“L’arnaque” qu’est “très largement” devenue la famille restée au pays pour le migrant parti sous d’autres cieux: “Aucun de nos clients de la diaspora ne fait confiance à ses proches – à l’exception de la maman – quant à son bien immobilier”.

L’importance, négligée par nombre de Togolais, de bien se loger pour être fructueux; c’est, pour l’auteur, “le propre de l’homme”, tous les autres vivants se contentant “de s’abriter au jour le jour”.

L’absence de développement depuis l’indépendance: “Ce que nous vivons depuis les années soixante est plus violent et plus destructeur que les trois quarts de siècle qui ont précédé”, créant des citoyens dont “la déroute est devenu le mode d’être”.

La méconnaissance de leurs compatriotes du nord par ceux du sud et vice-versa; “il aurait fallu ici, aux premières années de l’indépendance, un projet national qui fasse visiter toutes les régions du pays aux jeunes. Une sorte de service national. Un pays, ça se crée”.

Et c’est bien ce qu’essaie de faire l’auteur, conscient que les mondes “qui n’ont pas eu d’écrivains pour témoigner d’eux” ont “disparu”.

« Perdre le corps », de Théo Ananissoh. Ed. Continents noirs, 270 pp. 20 €

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