« La Mer Noire dans les Grands Lacs »: l’insondable quête des origines d’Annie Lulu

« La Mer Noire dans les Grands Lacs »: l’insondable quête des origines d’Annie Lulu

Née en Roumanie d’un père congolais, Annie Lulu imagine la longue quête des origines d’une jeune fille métisse, comme elle, et son voyage à la rencontre du pays-fleuve et  de ceux qui chantent fièrement son nom. Un premier roman qui impressionne, paru chez Julliard.

« J’aurais dû te noyer quand tu es née. J’aurais dû t’écraser avec une brique. »
On aurait tort de prendre à la légère l’uppercut de cette première phrase. L’accalmie du poème qui la suit pourrait faire croire à un brusque coup de vent sans conséquence mais il n’en est rien. Le livre d’Annie Lulu propose la traversée tempétueuse d’une vie pleine de blessures et de secrets, un récit à la langue luxuriante et charnue, aux propos acérés comme des couteaux. Un roman qui emprunte tour à tour au conte, à la palabre et à la poésie.

Lac Kivu, 2016. (Photo by Pablo Porciuncula / AFP)

Il faut parfois arrêter sa lecture pour se remettre des gifles que ce récit assène. Car l’histoire de Nili, jeune fille métisse qui « personnifie » la honte de sa mère – regrettant amèrement ses amours passées avec un jeune étudiant congolais -, est celle d’une solitude insondable, viscérale. L’histoire d’un être qui ne trouve de réconfort que dans l’étude et le savoir, les deux seules valeurs auquel sa mère, professeure à l’université, accorde du crédit. Grâce à ses lectures, Nili s’est bâti une armure et telle une véritable guerrière, la narratrice s’attache à rendre coup pour coup dans une prose parfois véhémente comme s’il s’agissait de fendre la brousse à coups de machette et d’en réduire en miettes la folle végétation.

La poésie contre la douleur au coeur des ténèbres

D’une page à l’autre, on passe pourtant lentement des ténèbres à la lumière. Le roman combinant les métaphores les plus douces avec les invectives les plus dures. Au fil de cette longue lettre adressée à son enfant à naître, la narratrice ausculte et sonde les deux territoires qui ont forgé sa singularité: Nili Makasi née en Roumanie d’un père congolais.

Lac Kivu, avril 2014 à Goma. (Photo de Federico Scoppa / AFP)

Ce double héritage culturel, Annie Lulu le partage avec son personnage principal. Au fil de ses lectures, la jeune femme a été formée par la voix de multiples auteurs – ses «pères de nuit» dont le Congolais Tchicaya U Tams’i. En elle, la poésie a, notamment, fait son nid. Ainsi chemine Nili qui, durant toute son enfance et ses années de lycée, a vu se poser sur ses origines mystérieusement mêlées un regard raciste ou moqueur.

Les comparaisons s’arrêtent là. Nili a grandi dans l’ombre d’un père absent dont sa mère, « Elena au cœur sec », refuse de lui parler, la rouant de coups si elle brave l’interdit. Annie Lulu, au contraire, a vécu au sein d’un foyer « simple » mais aimant qui lui a offert toute la richesse culturelle et le soutien dont son premier roman se nourrit. A l’ombre de la Mer Noire comme au bord du Lac Kivu.

Histoire d’une famille et d’une Afrique morcelées

Ce premier roman n’est pas seulement beau en raison de la langue qui le façonne mais aussi de l’histoire qui l’habite. Dans ce dialogue entre une future mère et son enfant à naître se nichent tous les espoirs d’une jeune fille mal aimée qui entend changer radicalement la donne et retisser les liens d’une histoire familiale morcelée. Ainsi Nili s’inscrit-elle dans une lignée dont elle perçoit chaque jour un peu plus la richesse et la force. Cette histoire d’amour immense pour son « pays-fleuve » a commencé bien avant cette naissance imminente. Lorsque Nili a enfin rencontré la terre de son père disparu et renoué avec des racines trop longtemps ignorées.

La grande réussite de ce roman est qu’il s’incarne dans un Congo bien réel, façonné par la mémoire des êtres qui s’y sont illustrés parfois pour le pire mais surtout pour le meilleur. Des figures politiques ou citoyennes dont l’héritage est ainsi ravivé.

La RDC de Nili n’est pas celle du fantasme, elle est celle de la jeunesse debout et d’un engagement citoyen, trop souvent porté dans la douleur et les larmes. De Lumumba au mouvement de la Lucha et à Luc Nkulula, son leader mort soi-disant « accidentellement » en 2018, auquel le livre est dédié.

Cette capacité à embrasser les spectres et les blessures de deux peuples, éloignés de milliers de kilomètres, dans un récit qui vous prend à la gorge et ne vous lâche plus, est la plus grande force de la douce Annie Lulu.

L’ombre des grands hommes d’Afrique

Croisant la petite et la grande Histoire, l’auteure tisse des liens inattendus, historiques, musicaux ou culinaires, entre les patries de Ceausescu et de Mobutu, dirigeants complices et faux frères, de la Révolution à la répression. Une histoire pleine de soubresauts qui s’est écrite à travers toute l’Afrique, du Burkina Faso de Thomas Sankara au Mozambique de Samora Machel en passant par le Ghana de Kwame Nkrumah et qui se perpétue… Lorsque le récit se termine, on est saisi par le dor (la nostalgie) dont Nili parle si bien et qui irrigue puissamment ce premier roman impressionnant.

Karin Tshidimba

La Mer Noire dans les Grands Lacs, Annie Lulu, Ed. Julliard, 224 p., env. 19 €.

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