Ouganda/RDCongo: un ancien enfant-soldat coupable de crimes contre l’humanité, dit la CPI

Ouganda/RDCongo: un ancien enfant-soldat coupable de crimes contre l’humanité, dit la CPI

Par Marie-France Cros.

La Cour pénale internationale (CPI) a déclaré jeudi Dominic Ongwen, ex-officier de la Lord’s Resistance Army (LRA, dirigée par Joseph Kony, toujours en fuite), coupable de 61 des 70 crimes et délits retenus contre lui par la procureure Fatou Bensouda.

Il s’agit de crimes commis au nord de l’Ouganda entre 2002 et 2005. La région des Acholis était en rébellion depuis la fin des années 80 contre la répression des partisans des ex-présidents Idi Amin Dada et Milton Obote, originaires du nord. Alice Lakwena puis Joseph Kony y dirigèrent des sectes armées “chrétiennes” (en réalité syncrétiques, mélangeant des éléments de christianisme avec des croyances traditionnelles) qui tout en disant s’opposer au président Yoweri Museveni, un sudiste, s’en prenaient surtout aux Acholis qui ne combattaient pas Kampala.

Meurtres, viols, esclavage

Les accusations retenues contre Dominic Ongwen comportent des meurtres, des tortures, la réduction en esclavage, des outrages à la dignité, des pillages, des persécutions, la destruction de biens, tous perpétrés contre les occupants de quatre camps de déplacés du nord de l’Ouganda que la LRA considérait comme complices du gouvernement de Kampala.

Ongwen était aussi accusé de mariages forcés, tortures, viols, esclavage sexuel sur ses sept “femmes” – elles-mêmes enlevées – ainsi que contre des filles et femmes de la brigade Sinia de la LRA qu’il dirigeait. Enfin, on lui reproche l’utilisation d’enfants-soldats dans la brigade Sinia.

Ce procès revêtait un intérêt juridique particulier dans la mesure où Dominic Ongwen, 45 ans, est lui-même une victime de la LRA, enlevée à l’âge de 14 ans. Comme tous les enfants-soldats de la secte armée, il a été forcé à voler et commettre des meurtres et autres exactions (parfois les enfants sont forcés à tuer leurs propres parents, afin de les couper irrémédiablement de leur milieu), sous peine de mort, dès son enlèvement. Le recours à la violence physique contre eux, ainsi qu’à la terreur provoquée par des “esprits” invoqués par Kony les force à se soumettre.

Ongwen avait fui la LRA fin 2014, par peur de représailles de Joseph Kony pour lui avoir désobéi. Recueilli par des rebelles centrafricains, il avait été remis à des soldats américains, puis ougandais, puis centrafricains, avant d’aboutir à la CPI en 2015. Son procès avait alors débuté.

Contradictions

Deux chercheurs des Pays-Bas, où siège la CPI, Barbora Hola et Thijs Bouwknegt, ont relevé, l’an dernier, pour Justiceinfo.net, les contradictions de la cour internationale sur ce sujet.

Ainsi, lorsqu’elle défend les enfants-soldats victimes d’Ongwen (4 065 victimes représentées au procès) ou du Congolais Thomas Lubanga (lors du premier procès de l’institution, en 2011 et axé spécifiquement sur l’utilisation d’enfants-soldats), la CPI admet que les atrocités qu’ils ont subies et qu’on les a forcés à commettre ont généré chez eux des traumatismes, des désordres post-traumatiques et des maladies mentales.

Le psychiatre de la CPI Joop de Jong et ceux de la défense ont reconnu des désordres dépressifs et post-traumatiques chez Ongwen. Ceux de l’accusation – dont l’un n’a jamais rencontré l’accusé, selon Hola et Bouwknegt – l’ont partiellement admis, mais le bureau du procureur n’en a rien retenu : l’accusation a stigmatisé en Ongwen un pédophile en série, brutal et cruel, fier de soumettre les autres à ses caprices et la procureure Bensouda a assuré que l’accusé cherchait à se soustraire à ses responsabilités avec “des excuses comprenant maladie mentale et contrainte”.

Des dégâts durables et irréparables

Pourtant, lors du procès contre Thomas Lubanga, les juges de la CPI avaient estimé que les dégâts provoqués chez un enfant-soldat étaient profonds, durables et irréparables, faisant de lui une victime sa vie durant parce que le souvenir des atrocités infligées et subies continue à le blesser.

Où est le point de bascule entre victime et bourreau, interrogeaient les chercheurs néerlandais. Le jour de ses 18 ans. “D’un jour à l’autre, un individu peut être transformé d’incontestable victime en auteur de crime”.

L’accusé, introverti et peu disert, a, pour sa part, fait valoir qu’on lui faisait le procès de la LRA, dont il n’était qu’un des rouages.

Le verdict de la CPI, jeudi, estime que l’accusé est “pleinement responsable” de ces 61 crimes et dit n’avoir pas trouvé de preuve que Dominic Ongwen ait souffert de désordres mentaux ou de maladie mentale durant la période incriminée ou qu’il ait commis ces crimes sous la contrainte ou la menace. Les juges ont donc suivi absolument l’accusation.

Les deux parties ont trente jours pour faire appel. La sentence qu’infligeront les juges à Dominic Ongwen sera connue plus tard. Retiendront-ils alors la nature de victime d’Ongwen comme circonstance atténuante à sa culpabilité ?

Que pensez-vous de cet article?

Derniers Articles

Journalistes

Dernières Vidéos