Opinion: la stratégie de Joseph Kabila face à Félix Tshisekedi

Opinion: la stratégie de Joseph Kabila face à Félix Tshisekedi

Par Stéphane L. Manzanza, banquier et activiste anti corruption.

L’euphorie suscitée par l’annonce de la rupture de la coalition gouvernementale FCC-CACH fait place au doute et à l’enlisement de la crise politique au grand dam d’une population qui a précocement jubilé, croyant naïvement au déboulonnage tant souhaité et attendu du système Kabila.

Recevant les élus du Front Commun pour le Congo (FCC) sous le chapiteau de sa ferme de Kingakati, au mois de novembre dernier, l’ancien président Joseph Kabila avait non seulement recommandé à ses troupes de résister à la tentation de franchir le Rubicon, mais aussi annoncé qu’en cas de basculement – probable – de la majorité, il s’en suivrait une dissolution de l’Assemblée nationale et tous seraient perdants. Loin d’être une prédiction, c’est la conclusion logique d’un homme habitué à une lecture froide des enjeux politiques congolais et qui se laisse rarement surprendre.

Après la chute du bureau Mabunda et les adhésions massives à l’Union sacrée de la Nation lancée par Félix Tshisekedi pour accompagner sa vision durant le reste du quinquennat, la voie semblait toute tracée pour la requalification d’une nouvelle majorité parlementaire avec un nouveau bureau de l’Assemblée nationale et un gouvernement compatible avec la vision du Président. Hélas, le forcing politique et les entorses répétées de la loi fondamentale de la République, bien que considérés comme un mal nécessaire pour la plupart des Congolais, ne suffiront pas à neutraliser Joseph Kabila.

Loin du climat de Kinshasa, c’est depuis sa ferme de Kashamata, à une trentaine de minutes de Lubumbashi, que le « raïs » a choisi d’organiser sa contre-offensive. Enfermé dans son silence légendaire et déstabilisant, il décline sa stratégie sur deux axes: la cannibalisation de l’Union sacrée et l’impasse juridique; il s’appuie pour ce faire sur le Premier Ministre et une bonne centaine des élus FCC, qu’il a scindés en deux groupes.

Le premier est constitué des élus FCC peu emblématiques et modérés; il est poussé à adhérer à l’Union sacrée de la Nation pour y constituer un noyau incontournable et peser sur le prochain partage des postes avec un total de près de 130 députés nationaux, dont 43 du PPRD, qui représentent un bloc solide au point de doucher les appétits gloutons de Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba, les deux nouveaux grands alliés de Félix Tshisekedi.

Le second groupe, conduit par des indéfectibles de la Kabilie et indésirables à l’Union sacrée comme Nehemie Mwilanya, Kabange Numbi, ou Kokonyangi, forment la nouvelle ligne d’opposition parlementaire et va servir de pare-feu pour contrer les assauts de la nouvelle majorité supposément acquise au Président de la République.

Entre les deux groupes FCC, au-delà d’une scission de façade, subsistent des passerelles pour faire pencher la balance d’un camp à un autre en cas de vote. Ainsi, Kabila garde une confortable marge de manœuvre aussi bien dans la nouvelle majorité que dans l’opposition. C’est cette incertitude qui a poussé les stratèges de l’Union sacrée à faire précéder l’élection du nouveau bureau de l’Assemblée nationale par la chute du gouvernement Ilunga Ilunkamba.

C’est ici que l’axe de l’impasse juridique entre en action. Sachant qu’il n’a plus rien à espérer d’une Cour Constitutionnelle sur laquelle  il a perdu l’influence depuis le passage en force de la nomination de trois juges par le président Tshisekedi, Kabila s’appuie sur un Premier Ministre servile et docile. Visé par une motion de censure qui a collecté 301 signatures, Sylvestre Ilunga Ilunkamba reste imperturbable et sourd à tous les appels le pressant de rendre le tablier pour sauver son honneur. Pour mieux enfoncer le clou, il choisit même de se rendre en mission à Lubumbashi et d’y rencontrer Joseph Kabila alors que les députés nationaux l’attendaient dans l’hémicycle pour entendre ses moyens de défense.

En réponse à ce pied-de-nez, l’Assemblée nationale se voit dans l’obligation de voter sa déchéance et de l’inviter à présenter sa démission au Président de la République endéans 24 heures. S’il ne s’exécute pas, Félix Tshisekedi sera placé devant ses responsabilités de garant de la Constitution face à une crise institutionnelle l’autorisant à dissoudre l’Assemblée et convoquer des législatives anticipées dans un délai de 60 jours.

Ce sera alors l’impasse totale. Le bureau de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) n’ est pas encore renouvelé, les caisses du trésor public sonnent creux dans un contexte d’atrophie des recettes, sans tenir compte du fait que beaucoup de députés ont été élus dans des circonstances obscures qui ne laissent aucun doute sur leur débâcle en cas d’élections transparentes.

Position intenable pour le futur Président de l’Union Africaine, dont le mandat commence dans quelques jours et qui doit faire face aux attentes d’un peuple dont la souffrance est de plus en plus insupportable et à la deuxième vague mortelle de Covid-19. Le décor est planté pour une implosion sociale, à moins que la communauté internationale contraignent les protagonistes à une solution politique capable d’éteindre la mèche d’un bâton de dynamite dont la déflagration aura des conséquences incalculables.

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