RDC : Tshisekedi, deux ans de pouvoir et de crises

RDC :  Tshisekedi, deux ans de pouvoir et de crises

Par Hubert Leclercq
Le 24 janvier 2019, Félix Tshisekedi devenait président.
Aujourd’hui, débarrassé de Kabila, le Président tente de trouver une majorité.

Ce dimanche 24 janvier, Félix Tshisekedi pourra fêter ses deux ans à la présidence de la République démocratique du Congo. Deux ans sans qu’on obtienne jamais les résultats définitifs des scrutins présidentiel et législatifs du 30 décembre 2018. Deux ans mis à profit par le président pour installer son pouvoir et affaiblir ses alliés ou ceux qui l’ont porté au pouvoir par tous les moyens, fussent-ils illégaux.
Car le 24 janvier 2019, quand son prédécesseur Joseph Kabila lui cède l’écharpe présidentielle, Félix Tshisekedi est un président de façade ou presque. S’il a été élu, les Congolais, à en croire les résultats annoncés par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), ont envoyé à l’Assemblée nationale une écrasante majorité de députés issus des rangs du Front commun pour le Congo (FCC), la plate-forme politique de Joseph Kabila.
Le 5 avril 2019, un peu plus de deux mois après son installation au pouvoir, lors de son premier déplacement officiel aux États-Unis, Félix Tshisekedi annonce lors d’une conférence au Council on Foreign Relations, à Washington : “Je le dis sans peur. Je suis là pour déboulonner le système dictatorial qui était en place.”
Muselé
Mais Tshisekedi ne parvient pas à concrétiser ses annonces. Toutes ses tentatives se fracturent sur la majorité de Kabila dans les assemblées législatives.
S’il ne parvient pas à s’imposer dans la légalité, le président doit donc trouver une autre voie. Ce sera celle de l’interprétation ou du viol systématique des lois et de la Constitution. L’opposition ferme les yeux, trop heureuse de voir Kabila perdre de sa superbe et la communauté internationale en fait autant, elle qui avait été trop longtemps grugée par ce président resté 17 ans au pouvoir.
Le 21 octobre, avec une lecture fallacieuse de l’article 82 de la Constitution sur les prérogatives présidentielles, il nomme par ordonnance trois nouveaux juges à la Cour constitutionnelle, sans le contreseing du Premier ministre. Tout est illégal, mais ça passe. Kabila encaisse un solide uppercut, Tshisekedi a intégré que le “Tout sauf Kabila” lui laisse les mains libres.
Le discours du 6 décembre 2020
Le 6 décembre, après plus de deux semaines de consultations avec les principaux acteurs politiques (à l’exception des kabilistes) et de la société civile, le Président annonce la fin de l’attelage entre sa plateforme et celle de Kabila. Il annonce aussi la désignation d’un informateur chargé de trouver une nouvelle majorité en se référant – frauduleusement, une fois encore, –  à un article de la Constitution (art 78). Dans un discours à la nation, il charge son ancien partenaire de tous les maux et égraine les pistes d’amélioration identifiées avec ses interlocuteurs pour sortir le pays du marasme et faire de la RDC une nation enfin prospère. Il promet ainsi notamment de lutter contre la corruption, de rétablir l’état de droit, de ramener la paix, de combattre toute forme de tribalisme…
Le lendemain de ce discours, ses partisans saccagent l’Assemblée nationale où les deux anciens alliés se livrent une lutte sans merci. Ces exactions sont filmées et largement partagées sur les réseaux sociaux. Loin de la saine réaction indignée et des condamnations unanimes qui ont suivi l’attaque du Capitole par les supporters de Donald Trump aux États-Unis, cette atteinte au cœur de la démocratie congolaise ne suscitera aucun commentaire. Les juristes, les légalistes qui oseront la critique ne seront pas entendus. Une fois de plus, le parti du Président peut constater qu’il dispose d’une large marge de manœuvre.
Dans la foulée, le 10 décembre, il parvient à renverser le bureau de l’Assemblée nationale. Jeanine Mabunda, proche de Kabila parachutée à ce perchoir, est destituée par 281 voix sur les 500 que compte l’Assemblée nationale. Le choc est rude pour l’ancien président qui espérait encore tenir les rênes de sa plateforme politique. Ce vote signifie qu’une bonne centaine d’élus qu’il a installés dans l’hémicycle l’ont trahi. Il signifie aussi que Jeanine Mabunda, femme intelligente mais hautaine, a payé le prix de sa proximité avec Kabila et de sa non-intégration au sein de sa famille politique.
L’opposition, emmenée par Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi, elle, ne s’est pas fait prier pour faire chuter un premier pan de la Kabilie qui leur a volé la victoire à la présidentielle près de deux ans plus tôt.
Union sacrée
Dans son discours du 6 décembre, Tshisekedi a aussi lancé le concept d’Union sacrée pour le Congo. Un grand « fourre-tout » qui veut réunir un maximum de forces politiques pour évincer définitivement la Kabilie et permettre à Tshisekedi de mener “sa” politique pour espérer être réélu en 2023.
Le pari n’est pourtant pas encore gagné pour le président de la République qui ne dispose que de 48 élus dans sa plate-forme politique à l’Assemblée nationale. Il doit donc séduire au moins 203 députés, tout en s’arrogeant malgré tout les postes qui comptent. Modeste Bahati, élu du Kivu, qui dispose de 41 élus au sein de son parti (AFDC-A), a été désigné illégalement le 1er janvier comme informateur, alors que le gouvernement de Sylvestre Ilunga est toujours en place.
Certains élus de la plate-forme kabiliste ne se font pas prier pour rejoindre l’Union sacrée. Kabila, retiré sur ses terres du Haut-Katanga, a mis en place un comité de crise depuis le 11 décembre pour tenter de juguler ces fuites.
À la veille de ce week-end, une motion de censure a été déposée contre le Premier ministre Ilunga qui sera “débarqué” sous peu par une majorité d’élus qui veut en finir définitivement avec Kabila mais qui n’est pas disposée pour autant à rejoindre pieds et mains liés l’Union sacrée sans garantie de ne pas être absorbée par la mouvance présidentielle et sans avoir voix au chapitre dans les réformes cruciales à venir, notamment sur la révision de la loi électorale et sur la composition de la Ceni. Le jeu est serré. Un vrai poker menteur avec à la distribution des cartes Jean-Marc Kabund, le patron ad intérim de l’UDPS. Kabila a encore du jeu. Le clan présidentiel a la meilleure main mais sans disposer de la majorité. Katumbi et Bemba peuvent faire pencher la balance. S’ils ont voté pour la motion de défiance contre Ilunga, ils n’ont pas encore rejoint l’Union sacrée même s’ils ont connu l’une ou l’autre défection. L’Assemblée nationale, toujours dirigée par un bureau d’âge en attendant la désignation d’une direction élue pour succéder à celle de Mabunda, devait se prononcer ce vendredi sur la composition de la nouvelle majorité politique. On devait se compter mais le débat a de nouveau été postposé, illustrant la difficulté de la négociation toujours en cours.
Le combat pour les strapontins qui comptent est féroce. Premier ministre pour mener les réformes, présidence de l’Assemblée nationale pour les faire voter sont deux enjeux majeurs. Bahati, l’informateur semble avoir les faveurs du clan présidentiel pour le poste de Premier ministre. Le président de l’Assemblée nationale pourrait venir des rangs des transfuges de la Kabilie. Le prix de la trahison en quelque sorte.
À ce jeu-là, Bemba et Katumbi n’auraient que des accessits et guère de moyens de pression sur les grands débats à venir. C’est la présidentielle de 2023 qui est en ligne de mire. Tshisekedi a besoin des poids lourds mais ne veut pas leur donner la possibilité de peser sur le débat qui s’annonce particulièrement âpre.
Et pendant ce temps, les caisses de l’État se vident et les jours passent pour le Président qui doit prendre les commandes tournantes de l’Union africaine au début du mois de février. Arriver à Addis-Abeba, siège des institutions africaines avec une crise politique et sans gouvernement disqualifierait déjà cette présidence congolaise.

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