Les deux vies de Yoweri Museveni

Les deux vies de Yoweri Museveni

Portrait par Marie-France Cros. 

“Le problème de l’Afrique en général, et de l’Ouganda en particulier, ce ne sont pas les peuples mais les dirigeants qui veulent se maintenir au pouvoir”, disait Yoweri Museveni dans les années 80. À cette époque, il pensait que “15 ans” à la tête d’un État était largement assez et qu’un dirigeant devait alors céder la place. Il est aujourd’hui Président depuis 34 ans et brigue un nouveau mandat.

Le chef de l’État ougandais aura eu deux vies : celle d’un combattant pour la liberté, pilier des luttes de libération contre des dictatures rétrogrades en Afrique ; puis celle d’un potentat autoritaire ne reculant pas devant la violence pour se maintenir à la tête de l’État.

Paysan, universitaire, marxiste

Yoweri Museveni est le fils de paysans analphabètes, vivant d’élevage au sud-ouest de l’Ouganda. Intelligent, bon élève, il entre à 23 ans à l’université de Dar es Salam (Tanzanie), où il étudiera trois ans les sciences politiques et économiques. Sa personnalité le propulse à la tête d’un groupe d’”étudiants africains révolutionnaires” et le fait remarquer par le président tanzanien, Julius Nyerere, actif dans l’appui aux luttes de libération. C’est sans doute le soutien présidentiel qui permet au jeune Ougandais de contacter le chef de la lutte anticolonialiste au Mozambique, Samora Machel. Museveni, son jeune frère Caleb Akandwanaho, et des “étudiants révolutionnaires” suivront dans le maquis Frelimo (Front de libération du Mozambique) une formation à la guérilla et participeront au combat contre le colonisateur portugais, chassé en 1975.

En 1978, le dictateur ougandais Idi Amin Dada attaque la Tanzanie de Nyerere ; ce dernier rattache le groupe de Museveni à son armée, qui repousse les assaillants jusqu’en Ouganda ; Idi Amin est renversé. L’ex-président ougandais Milton Obote gagne les élections irrégulières de 1980 mais ses crimes relancent les combats ; dès 1981, Museveni monte son groupe armé, avec un programme de gouvernement basé sur une économie mixte. Obote est renversé en 1985 par Tito Okello, dont le régime se délite rapidement, au profit du National Resistance Mouvement (NRM) de Museveni, qui prend le pouvoir et annonce un “gouvernement démocratique”.

Démocratie sous surveillance

Une démocratie sous surveillance du NRM mais acceptée par les Ougandais, en raison de la bonne tenue des troupes du vainqueur, après des années d’exactions systématiques et horrifiantes des dictateurs successifs. Cela changera bientôt à l’occasion de la lutte de Kampala contre les résistances pro-Amin dans le nord du pays, mais restera limité géographiquement.

À l’extérieur, Yoweri Museveni séduit peu à peu en raison de la large pacification du pays, du libéralisme économique appliqué, de son ralliement à la lutte antiterroriste des États-Unis et des succès remportés dans la lutte contre le sida, dont l’Ouganda fut un temps une des principales victimes au monde. Une importante aide extérieure aide à développer le pays.

“La dernière fois”

Après dix ans de pouvoir, Museveni autorise une première élection présidentielle mais aucun candidat ne peut se présenter au nom d’un parti ; il bat le démocrate-chrétien Paul Ssemogerere avec 75 % des voix. Lors de l’élection de 2001, il promet que c’est la “dernière fois” qu’il se présente mais menace son principal rival, le colonel Kizza Besigye – son ami et médecin personnel depuis le maquis, qui reproche à Museveni les premières dérives du régime (népotisme, sectarisme) – de le mettre “six pieds sous terre”. La Cour suprême estimera que ce scrutin n’a pas été libre et transparent, mais, à une voix près, renoncera à l’annuler.

Le même scénario se reproduit désormais à chaque élection, car Museveni fait amender “sa” Constitution de 1995, qui prévoit un maximum de deux mandats présidentiels, en échange du multipartisme, en 2005. Aux scrutins de 2006, 2011 et 2016, les violences contre Kizza Besigye et ses partisans sont de plus en plus importantes et les abus deviennent une manière de gouverner, utilisée peu à peu même entre les élections. En 2017, le Président obtient du parlement la suppression de la limite d’âge de 75 ans pour briguer un mandat présidentiel, afin de se présenter en 2021, à 76 ans – après avoir tenté de falsifier sa date de naissance – en échange, cette fois, de l’allongement du mandat des députés de 5 à 7 ans ; seuls 15 % de la population approuvent pourtant l’abolition de la limite d’âge.

Homosexualité et sexe oral

Les années passant, le marxiste d’antan est devenu chrétien évangéliste et veut imposer à l’Ouganda les choix de ce courant de pensée américain. Il appuie ainsi la répression de l’homosexualité – qui existait dans l’Ouganda précolonial, bien que Museveni la dénonce comme influence “occidentale” – pour laquelle les peines peuvent désormais aller jusqu’à la prison à vie. En 2018, il annonce qu’il veut bannir le sexe oral du pays mais sans effet légal jusqu’ici.

S’il a exprimé sa reconnaissance à Nyerere et Machel pour leur rôle dans sa conquête du pouvoir, il n’est pas à la hauteur pour les imiter. Il a bien aidé le Front patriotique rwandais à prendre le pouvoir à Kigali en 1994 mais s’est bientôt disputé avec Paul Kagame, qui ne se laisse pas dicter sa conduite par son aîné.

Au Congo, Museveni a lancé deux interventions armées (1996 et 1998) – sans consulter son parlement comme l’exige la Constitution de 1995 – qui lui ont surtout servi à exploiter (notamment au bénéfice de son frère Salim Saleh, nom de guerre de Caleb Akandwanaho) les richesses de son voisin, chez lequel il a créé, appuyé ou équipé une douzaine de groupes armés rivaux pour que les désordres permettent à son armée d’y séjourner jusqu’en 2003. En 2005, la Cour internationale de Justice de La Haye a jugé que l’Ouganda devait des compensations au Congo pour les dommages commis, compensations toujours pas payées 15 ans plus tard.

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