Rentrée littéraire: le grand retour de Marie NDiaye

Rentrée littéraire: le grand retour de Marie NDiaye

La rentrée littéraire d’hiver débute ce 7 janvier avec en vedette Marie NDiyae, Prix Goncourt 2009 avec « Trois femmes puissantes ». Quatre ans après « La Cheffe, roman d’une cuisinière », elle publie « La Vengeance m’appartient ».

Quel grand bonheur de retrouver l’écriture si magnifique de Marie NDiaye ! Une écriture somptueuse, ondoyante, trouvant des angles neufs dans les coins obscurs de nos psychologies. Ses mots avancent en vagues ensorcelantes et précises à la fois, creusent nos peurs et nos désirs, nos interrogations comme nos superstitions. A la fois introspective et précise, cette langue ouvre sur le monde mystérieux des pensées les plus secrètes. Elle nous donne un peu du monde en partage.

Son nouveau roman, débute quand Me Susane, 42 ans, voit entrer dans son cabinet Gilles Principaux qui lui demande de défendre son épouse qui a commis un triple infanticide en noyant ses enfants. Mais l’avocate est prise d’une intense émotion : elle est persuadée que Gilles Principaux est ce garçon qu’elle avait brièvement connu quand elle avait dix ans et lui quatorze, et qu’elle passa plusieurs heures avec lui dans sa chambre. Lui ne la reconnaît pas, et elle-même n’a de souvenirs que le fantôme d’une « passion » subite et totale.

Tout le roman se déroule à travers les pensées, les actions et les souvenirs de Me Susane, forts et fantomatiques à la fois. Qui est réellement Gilles Principaux et qui est Sharon, l’émigrée qu’elle a pris sous son aile, et la petite Lila qu’elle aime tant, et ses parents avec qui elle se brouille ?

Marie NDiaye nous fait toucher par la grâce d’une langue splendide, pas toujours facile, ces êtres qu’on côtoie mais qui restent obstinément inaccessibles. Et en refermant le roman, le mystère demeure mais se prolonge alors dans chaque lecteur, pour son plaisir.

Vous partez d’un fait divers dramatique, comme le fait une des vos écrivaines préférées Joyce Carol Oates ou comme, récemment, Laurent Mauvignier, pour donner aussi le plaisir de tourner les pages?

Je suis partie d’une historie de triple infanticide maternel car je participe pour l’instant à la co-écriture d’un scénario sur ce thème, mais ce drame n’est pas le centre du livre.

Au centre, il y a comme le point aveugle au fond de l’oeil, qu’on ne voit pas et autour duquel tout tourne: le souvenir de la rencontre entre deux ados que furent Me Susane et Gilles Principaux.

Dans ce roman, je me suis intéressée aux souvenirs qu’on peut conserver, à la confiance qu’on peut encore leur accorder, ou non, parfois si longtemps après les faits. Quand Me Susane voit entrer dans son cabinet Gilles Principaux, venu lui demander de défendre son épouse, elle est totalement bouleversée, se souvenant brusquement d’une scène qu’elle avait vécue quand elle avait dix ans, mais cette émotion n’est-elle pas trompeuse ? Est-elle sûre qu’il s’agit de la même personne, 32 ans plus tard ? Et si ce n’est pas lui, pourquoi alors cette si grande émotion? Et si c’est bien lui, quel est encore le rapport entre l’adulte qu’il est devenu et l’adolescent qu’il avait été ?

Dans votre roman, il y des détails symboliques : l’écharpe orange que Susane ne veut pas porter « trop peu sûre de son propre éclat pour arborer ce feu à son cou», le sol glacé par l’hiver quand avancer est dangereux, sa blessure au front…

Dans nos souvenirs, les visages eux-mêmes sont parfois devenus comme des fantômes, dont il est difficile de jauger la véracité. D’autant que Me Susane doit lutter aussi contre son père qui reste persuadé que Gilles Principaux avait abusé d’elle, enfant, ce qu’elle nie. Et sa blessure au front est à l’image de sa blessure mentale. D’ailleurs, Gilles Principaux quand il la revoit ne la remarque pas: s’est-elle réellement blessée?

Le titre du roman est La Vengeance m’appartient, mais jamais on ne dit de quelle vengeance il s’agit.

Je laisse la liberté à chacun d’avoir son interprétation. Marlyne qui se venge horriblement de son mari ? Me Susane qui veut aider des gens qui ne lui demandent rien ? Sharon qui apparaît comme une femme puissante, cheffe cuisinière, baby sitter parfaite pour Lila ?

L’essentiel pour vous, est l’écriture.

Bien sûr, sans l’écriture, cette histoire ne serait pas grand chose. Par l’écriture, par la langue que j’essaye de créer, j’espère faire de tout ce que je raconte du symbolique. Sans une exigence littéraire et esthétique, l’écriture me paraît dénuée d’intérêt.

La fin n’éclaircit pas tous les mystères de ces êtres qui gardent leur complexité. Deleuze disait: «Il y a plusieurs lectures d’une même chose. Toute chose qui compte dans le domaine de l’esprit est susceptible d’une double lecture.»

Je partage cet avis et j’ajouterais même qu’une lecture d’un roman peut être triple ou plus multiple encore. Je m’attache à la réalité précise de tout ce que je décris mais, dans la vie des hommes, il n’y a rien de linéaire, nos vies ressemblent à des épisodes discontinus, enroulés sur eux-mêmes, à des lignes brisées, à des cercles qui s’enchâssent. Peut-être en vieillissant, nous approchons-nous d’un noeud, mais c’est une illusion de croire que la fin de nos vies éclairera celles-ci. La fin est arbitraire et dans mes romans, je fais de même. Je fais participer le lecteur à des tranches de la vie de mes personnages avant de les laisser à nouveau à leur vie.

Tout le roman est vu depuis ce que pense Me Susane.

Je laisse la place à l’incertitude qu’elle a de ce qu’elle ressent. Peut-être se trompe-t-elle dans son excès de méfiance ? Dans la vie, il est de même si difficile de comprendre nos propres sentiments et d’éviter les excès d’interprétation.

Vous écrivez depuis que vous avez 12-13 ans, vous avez été repérée à 17 ans par Jérôme Lindon (Editions de Minuit), vous écrivez aussi pour la jeunesse, le théâtre, l’opéra. C’est important cette mixité de formes ?

Le roman est le seul genre littéraire que je travaille pour mon propre intérêt. Tous les autres – théâtre, littérature jeunesse, etc. – résultent de demandes venues de théâtres ou de comédiens. Je ne pense pas que de ma propre initiative j’écrirais autre chose que des romans.

Qu’apporte l’écriture ou la lecture d’un roman ? Le metteur en scène Peter Brook disait qu’un spectacle est réussi s’il y a ne fut-ce qu’une seule personne qui en sort différent.

En tant que lectrice, en ouvrant un livre, j’espère trouver une explication aux choses, y découvrir une sorte de compréhension de ce qu’est la vie, d’en sortir éclairée, enrichie de quelque chose qui me manquait. Mais il faut pour cela que l’oeuvre soit puissante, qu’elle vienne ajouter une pierre, aussi réduite soit-elle, à l’édifice de la compréhension du monde que je tâche de bâtir depuis l’enfance. En tant qu’écrivaine, j’essaie de faire la même chose et cela rejoint ce que vous disiez de Peter Brook.

Comment avez-vous vécu le confinement et, en particulier, le moment où les librairies en France furent qualifiées de non-essentielles?

Tout cela m’a profondément touchée, bien sûr, mais j’étais ambivalente. Pendant le premier confinement tout était fermé sauf l’alimentaire. Chacun a son idée de ce qui est essentiel, et si les librairies sont essentielles pour certains, d’autres ont des choix différents. J’ai un grand respect pour ceux qui ont dû affronter une telle crise. Je suis restée toute cette année en Gironde, au calme de la campagne. J’ai eu la chance de ne pas vraiment en souffrir. Et je vois aujourd’hui – c’est si consolant – que dès que le déconfinement a eu lieu, les gens sont retournés massivement dans les librairies dont le chiffre d’affaires annuel devrait même dépasser celui de 2019.

En 2007, vous partiez vivre à Berlin fuyant, disiez-vous, «l’atmosphère qui régnait en France, avec Sarkozy et une atmosphère de flicage», et trouvant cet exil enrichissant pour votre écriture.

2007 me semble désormais bien loin. C’était une autre époque. L’Allemagne aussi change avec l’émergence dangereuse de l’Afd d’extrême droite. Je n’ai pas besoin de l’exil pour écrire, je me trouve très bien en Gironde où je suis par l’instant. J’emporte toujours mentalement avec moi tout ce dont j’ai besoin pour écrire.

Cette année fut aussi celle des mouvements #MeToo et Black Lives Matter.

Il était temps qu’une prise de conscience émerge pour ces revendications des femmes et des Afroaméricains, car elle ne va toujours pas de soi. #MeToo me touche quand je vois le courage de ces jeunes femmes de la génération de mes enfants qui ont pris cette question à bras le corps. Quand j’avais leur âge, il était ridicule, disait-on, de se dire féministe. C’est beau de voir ces jeunes femmes ne plus accepter les discriminations, dire «non».

Quels sont les écrivains que vous aimez lire aujourd’hui ?

Herta Müller, la prix Nobel, Eric Chevillard, l’Américaine Lionel Shriver et Anne Serre dont les contes ont une douce cruauté, comme dans son livre de nouvelles au si beau titre Au coeur d’un été tout en or.

**** La vengeance m’appartient, Roman, De Marie NDiaye, Gallimard 234 pp., Prix: env. 19,50 € version numérique 13,99 €

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