RDCongo: les grandes manœuvres de Félix Tshisekedi

RDCongo: les grandes manœuvres de Félix Tshisekedi

Analyse par Marie-France Cros.

Rarement les « honorables » députés congolais avaient à ce point traîné leur propre réputation dans la boue. Lundi et mardi, les violences filmées au Palais du Peuple ont donné au siège de la souveraineté nationale l’allure d’une rue mal famée. Et il n’est pas exclut qu’on en revoie autant ce jeudi. Comment est-on tombé si bas?

Dimanche soir, le président Félix Tshisekedi a annoncé la fin de la coalition entre les kabilistes du FCC et sa propre coalition CACH, regroupant son parti, l’UDPS, et celui de Vital Kamerhe (UNC). Ce dernier en prison pour corruption, le nom de CACH n’est aujourd’hui plus prononcé et le chef de l’Etat propose dorénavant une « Union sacrée » autour de sa personne et de son programme, le divorce avec le FCC étant motivé par ses réticences à mettre ce programme en œuvre.

D’abord la démission du gouvernement

Félix Tshisekedi a aussi annoncé la nomination d’un informateur pour identifier une nouvelle majorité parlementaire, en sa faveur cette fois. Cet informateur ne peut cependant être nommé avant la démission du gouvernement, donc du Premier ministre Sylvestre Ilunga (FCC). Selon les informations de La Libre Afrique.be, celui-ci l’aurait refusée au Président lors de la rencontre entre les deux hommes, lundi, rappelant au chef de l’Etat que dans un régime semi-parlementaire tel que celui de la RDCongo, c’est le parlement – ou le Premier ministre lui-même – qui décide d’une telle démission.

Une réalité que connaît le camp tshisekediste qui, depuis quelques jours, avait lancé des pétititons contre chaque membre du bureau de l’Assemblée nationale, contrôlé par le FCC, dans l’espoir de le remplacer. Il a obtenu pour ce faire 264 signatures, soit plus de la moitié des 500 sièges. Comment expliquer cela dans une Assemblée où le FCC revendique 338 membres?

Un chaos issu de l’accord secret

Il faut rappeler ici que Félix Tshisekedi est Président en vertu d’un accord secret qu’il a passé en janvier 2020 avec son prédecesseur Joseph Kabila, qui obtenait, en échange, la majorité des « élus » dans toutes les assemblées législatives (assemblée nationale, assemblées provinciales, sénat), le tout au détriment du présumé vainqueur réel de la présidentielle, Martin Fayulu.

Joseph Kabila, qui a longtemps gouverné en achetant des consciences, en a conçu une légitime méfiance envers la loyauté de « ses » troupes. Au début de la législature, le nouveau règlement d’ordre intérieur de l’Assemblée nationale a donc prévu que, dorénavant, chaque député devait se déclarer membre de la majorité ou de l’opposition et cela pour les cinq ans de la législature. Le FCC a donc estimé irrégulières ces pétititons contre les membres du bureau de l’Assemblée et ce dernier, dirigé par Jeanine Mabunda, a tout fait pour empêcher qu’elles passent au vote.

Lundi, des députés UDPS et Alliés ont donc détruit les meubles permettant au bureau de l’Assemblée de présider celle-ci. Mme Mabunda a alors suspendu les activités de l’Assemblée, avant de convoquer une réunion « pour communication » mardi à 10h. De leur côté, les anti-Mabunda ont convoqué au même endroit – la grande salle de l’Assemblée – pour 11h une réunion destinée à installer un bureau provisoire de l’Assemblée. Les Congolais – consternés et honteux pour beaucoup – ont donc été des milliers à visionner sur les réseaux sociaux les bagarres entre les deux groupes, renforcés de militants de chaque côté: les kabilistes au premier étage et les tshisekedistes au rez-de chaussée. Ces rixes ont fait plusieurs blessés, dont un gravement atteint.

« Les rats quittent le navire »

Ce sont les tshisekedistes – qui veulent voir dans ces heurts entre mal élus une « récupération du pouvoir (et) de l’indépendance du peuple » – qui ont remporté cette bataille. Ils sont en effet arrivés à réunir « 279 » députés pour voter l’installation d’un bureau provisoire constitué du doyen de l’Assemblée, Mboso Nkodia, 78 ans, et des deux benjamins, âgés de 27 ans. Mais, observe l’AFP, « aucun appel nominatif n’a été fait et aucune liste des députés présents n’a pu être consultée ». Ces « 279 présents » constituent le quorum exigé. Ils ont décidé que, dès ce jeudi, l’Assemblée, siégeant en plénière, examinerait les pétitions contre le bureau Mabunda.

Plusieurs observateurs à Kinshasa s’attendent à une victoire des « pétitionnaires » contre Jeanine Mabunda. « Les rats quittent le navire », ironise l’un d’eux, par allusion aux membres du FCC prêts, désormais, à se rallier à Tshisekedi. Pour le FCC, habitué de cette pr       atique, c’est sûr: les tshisekedistes ont acheté certains des leurs. Qui, pour beaucoup, rappelons-le, n’étaient leurs que parce qu’ils avaient été achetés.

Caporalisation au FCC

Une partie d’entre eux, cependant, sont clairement insatisfaits de leur appartenance au FCC. Beaucoup se plaignent de n’être jamais consultés en rien sur les décisions de leur coalition et d’être considérés comme juste bons à obéir aux instructions de « l’autorité morale » Joseph Kabila, sur des points qui ne visent qu’à défendre ce dernier, pas les députés et cadres du FCC. Une « caporalisation » honnie par plusieurs députés.

« Dès qu’une tête dépasse, elle est exclue », explique une de nos sources. « Et quand eux appellent la direction FCC pour demander une aide dans  un problème de leur circonscription, au FCC on ne décroche même pas le téléphone », ajoute-t-elle. Or, s’ils veulent être élus en 2023, les députés FCC doivent avoir un bilan positif à présenter aux électeurs – alors que Joseph Kabila a pour seul programme d’empêcher Tshisekedi d’avoir un tel bilan positif, afin d’empêcher son élection – une vraie élection cette fois – en 2023.

Perdre un poste juteux

Une autre source de La Libre Afrique.be souligne qu’une partie des députés FCC a été effrayée par l’annonce de Félix Tshisekedi, dimanche dernier, qu’il dissoudrait l’Assemblée nationale s’il n’arrivait pas à trouver une majorité qui lui soit favorable. Dans un tel cas, les députés actuels perdraient donc leur (juteuse) place, ce qui en inquiète beaucoup, même si cette menace semble largement du bluff. La CENI (commission électorale nationale indépendante) n’a, en effet, pas encore été renouvelée et reste donc kabiliste, sans compter que Kinshasa ne dispose pas de l’argent nécessaire pour organiser – « dans les 90 jours », dit la Constitution – des scrutins anticipés de deux ans.

Au total, Felix Tshisekedi pourrait donc remporter cette bataille. Avec de telles prémisses, la majorité qu’il pourrait arriver à former serait, toutefois, elle aussi fragile – et pas plus légitime que celle qu’il tente de renverser.

Une opération similaire serait en cours de préparation au Sénat (dont les membres sont élus par les assemblées provinciales) puisqu’une pétititon vient d’être lancée contre son président, Alexis Thambwé Mwamba.

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