Afrique de l’Ouest : « Avec le vaccin, ici, il faut progresser avec beaucoup de prudence »

Afrique de l’Ouest : « Avec le vaccin, ici, il faut progresser avec beaucoup de prudence »

Le Dr Olivier Manigart au laboratoire de virologie, en compagnie du Dr Dramane Kania, directeur technique du Centre Muraz, à Bobo-Dioulasso.

Entretien Hubert Leclercq

Dr Olivier Manigart, vous êtes virologiste, travaillant depuis plus de 20 ans sur les épidémies et la vaccination en Afrique, collaborateur scientifique de l’ULB et de la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Vous travaillez depuis plus de 2 ans à l’Organisation Ouest Africaine de la Santé (OOAS) à Bobo-Dioulasso au Burkina Faso, pour GFA sur un projet de renforcement de la surveillance épidémiologique de la Banque Allemande de Développement KFW, appelé PROALAB.

Où en est-on aujourd’hui avec la pandémie de Covid-19 en Afrique de l’Ouest ?

De manière surprenante, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), qui comprend quinze pays, semble épargnée par la pandémie, comme de nombreuses autres régions du continent. À la date du 6 décembre, nous avons détecté 210 466 cas confirmés et 2 902 décès et, bien que nous sachions qu’il y a probablement de nombreux cas que nous ne détectons pas, notre région ne présente pas une épidémie aussi marquée que les autres régions du globe et nous observons très peu de décès. Il faut d’ailleurs se rappeler que les hospitalisations, le nombre de personnes en unités de soins intensifs et les décès sont les seuls vrais indicateurs d’une épidémie virale car nous portons tous des milliers de virus qui ne nous dérangent pas. Plusieurs explications à cette faible létalité ont été proposées et j’ai d’ailleurs avancé quelques hypothèses dans vos pages fin mai, que je maintiens et qui devraient toujours être investiguées. Le directeur du Centre de contrôle des maladies africain, le Dr John Ngengasong en a avancé également. Pour l’instant, peu d’études scientifiques nous permettent d’étayer ces hypothèses. Mais un fait semble évident : la population âgée de plus de 60 ans en Afrique de l’Ouest représente 4,6 % de la population générale – ce qui fait quand même presque 17 millions d’individus pour une population de 371 millions – alors qu’elle est de près de 25 % en Europe. Dès lors, on a plus de personnes vulnérables en Europe qu’en Afrique de l’Ouest. Mais on a malgré tout de nombreuses personnes âgées et d’autres qui souffrent de comorbidités telles que le diabète, l’hypertension et autres maladies cardio-vasculaires qui ne semblent pas subir la maladie de la même façon qu’ailleurs dans le monde.

L Afrique serait-elle « naturellement » mieux armée face au Covid-19 ?

L’Europe a connu une deuxième vague, qu’en est-il chez vous ?

Lors de la première vague, l’Afrique a été le dernier continent à être infecté, avec un premier cas apparut fin février 2020 en Afrique de l’Ouest, donc, plus d’un mois et demi après l’Europe, et après que les ministres de la santé de la CEDEAO se sont entendus pour fermer les frontières et mettre en place la surveillance et la riposte, à l’initiative du Directeur de l’OOAS, le Professeur Stanley Okolo. Pour l’instant, nous observons une augmentation des cas au Mali, au Burkina Faso et au Niger surtout, de l’ampleur de la première vague, mais pas réellement dans les autres pays de la sous-région. Les zones qui semblent les plus affectées sont les zones sahéliennes, au nord, qui souffrent déjà des troubles sécuritaires, et principalement, la zone des trois frontières entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, où se trouvent des sites aurifères sauvages qui drainent là-bas des aventuriers de tous horizons. Donc, la prudence reste de mise et les frontières terrestres sont toujours officiellement fermées, mais la Cedeao planifie leur réouverture incessamment car les problèmes économiques qui découlent de cette situation deviennent de plus en plus insoutenables.

Quel est le taux de létalité dû au Covid dans votre région ?

Avec 2 902 morts, nous avons un taux de létalité de 1,38 % avec 9 801 cas actifs recensés à la date du 6 décembre. Nos modélisations montrent bien que l’on ne détecte pas tous les porteurs, surtout s’ils sont asymptomatiques, ni tous les décès, mais je pense que l’on a une représentation réaliste de la situation car les centres de santé ne sont pas submergés. Pourtant, la Cedeao a augmenté le nombre de laboratoires capables de faire les tests PCR Covid-19 de deux labos au début de l’épidémie à 236 aujourd’hui. Cependant, nous attendons avec beaucoup d’intérêt des tests de détection rapides antigéniques à haute sensibilité et spécificité, qui détectent directement le virus afin de pouvoir tester plus de sujets au moment de l’ouverture des frontières.

Le paludisme fait bien plus de dégâts chaque année, non ?

Comme je viens de le dire, même si les 2 902 décès sont quelque peu sous-estimés, le Covid-19 n’est pas une épidémie qui représente pour l’instant une menace trop importante pour la santé publique et nous sommes loin de l’hécatombe dramatique à laquelle nous nous attendions et que les prévisions des modèles scientifiques laissaient entrevoir. Par contre, comme vous le soulignez très justement, les trois épidémies les plus importantes au niveau mondial (le paludisme, le sida et la tuberculose) continuent à faire d’énormes ravages, et un des effets pervers qu’a amené le Covid-19, c’est le manque de suivi des programmes de lutte contre ces maladies qui présentent par conséquent un risque accru pour la santé publique. En vérité, on est en train de perdre progressivement le bénéfice d’années de lutte contre les autres épidémies. Si l’on prend l’exemple du VIH/sida, de nombreux pays ont été en rupture des traitements de routine très efficaces mis en place depuis des années. Or, quand une personne infectée arrête son traitement, la charge virale augmente de façon très importante, ce qui est très délétère pour la personne elle-même, mais aussi pour toute la communauté car le risque de transmission augmente proportionnellement. Le même risque se pose avec tous les programmes de santé qui ne peuvent fonctionner de façon optimale.

En Europe, on attend beaucoup du futur vaccin, on parle de millions de doses commandées, idem en Amérique du Nord, en Chine, en Inde ou en Russie, l’Afrique peut-elle espérer obtenir ces vaccins ?

La Cedeao, comme tout le continent, se prépare à la vaccination contre le Covid-19, comme l’a recommandé la Directrice de l’OMS-Afro, le Dr Matshidiso Moeti. Pour l’Afrique de l’Ouest, l’OOAS a été mandatée pour diriger une Task Force sous l’impulsion du Professeur Okolo. L’OMS a mis en place divers outils afin d’aider les pays à se préparer, car on n’organise pas des vaccinations de masse en deux coups de cuillère à pot ! L’OOAS travaille sur deux axes principaux. D’une part, l’accès et la demande pour assurer que la région puisse disposer des vaccins produits ailleurs. D’autre part, l’OOAS promeut la production locale de vaccins, non seulement pour le Covid-19, mais également pour d’autres vaccins à l’avenir grâce à des partenariats public-privé, notamment via un projet appelé DiaTropix à l’Institut Pasteur de Dakar, que notre projet soutient. Il faut savoir qu’à l’heure actuelle, moins de 1 % des vaccins sont produits et testés en Afrique, ce qui représente un manque énorme à gagner en termes de formation, expérience, connaissance, business, etc.Plusieurs scientifiques et commerciaux très actifs luttent pour combler ces déficits. L’on sait que cela prendra du temps, mais, on peut aussi progresser par étapes pour acquérir l’expérience et les technologies nécessaires. Il faut savoir que la production d’un vaccin requière de nombreuses étapes complexes, et que chacune d’entre elles demande des compétences pointues et spécifiques.

On a l’impression, vu d’ici, qu’il y a une évidente disparité dans les premiers destinataires ?

Absolument ! Dès les annonces de production de vaccins par les groupes pharmaceutiques leaders, on a observé une ruée internationale pour l’achat de ces vaccins avant même la démonstration de leur innocuité (c’est-à-dire, la preuve qu’ils ne présentent pas d’effets secondaires NDLR). Donc, les pays riches ont été les premiers à faire des promesses d’achat afin de se garantir la priorité d’accès aux vaccins efficaces et les pays à faible revenus se trouvent à risque de ne pas pouvoir en profiter. C’est pourquoi, l’OMS avec d’autres partenaires a créé l’initiative COVAX qui permettra à 92 pays à faible revenu d’avoir l’accès aux vaccins pour 20% de leur population grâce à des fonds institutionnels et des donations. Des normes bien claires qui concernent les groupes de population à vacciner en priorité ont également été créées pour que les pays puissent se préparer. Ceci garantit qu’au moins, les personnes les plus à risque puissent être protégées.

Concernant ces vaccins, on insiste beaucoup sur le fait qu’ils doivent être maintenus à des températures très basses. L’Afrique est-elle capable de répondre à cette exigence ?

Les vaccins les plus avancés (Pfizer/BioNTech et Moderna) dont on a beaucoup parlé récemment dans les médias requièrent une conservation à -70 °C et -20 °C respectivement. En général, les premières versions des vaccins sont dans ce cas, puis, souvent, les travaux de recherche et développement permettent de les stabiliser et de les conserver à des températures plus élevées. Comme ces deux vaccins se basent sur de nouvelles technologies, on espère avoir rapidement des versions améliorées pour leur conservation. Quoi qu’il en soit, l’Afrique de l’Ouest dispose d’un certain nombre de congélateurs puissants et notre projet Proalab prévoit d’en fournir davantage. Le troisième vaccin le plus avancé sur la liste est le vaccin AstraZeneca/Oxford qui se conserve au réfrigérateur entre 2 et 8°C et qui se base sur une plateforme qui a déjà été évaluée pour d’autres vaccins contre le VIH et Ebola. D’autres vaccins, comme celui de Janssens, se basent sur une plateforme similaire et devraient donc produire des résultats rapidement, les essais intermédiaires étant très prometteurs. Par contre, ce qui m’inquiète, c’est que certains vaccins russes et chinois utilisent une technologie qui avait été abandonnée pour le VIH/sida parce qu’elle mettait les volontaires plus à risque d’acquisition du VIH pour les vaccinés que pour les placebos. Il faudra donc être très vigilants quant aux vaccins utilisant cette technologie sous peine de remplacer un problème de santé publique par un autre. Heureusement, les Russes et les Chinois ont aussi développé des vaccins classiques avec des virus inactivés qui présentent de bons résultats.

Le vaccin risque d’être déterminant pour l’avenir économique. On suppose que le business reprendra plus facilement dans des pays « très vaccinés », cela ne risque-t-il pas d’être un gros handicap de plus pour l’Afrique de l’Ouest ?

Étant donné les évidences que j’ai décrites au début de notre discussion et le fait que l’impact n’est pas si énorme en Afrique de l’Ouest, je pense qu’il faut progresser avec beaucoup de prudence. En effet, la vaccination représente toujours le meilleur outil de santé publique à notre disposition et je suis, pour ma part, un ardent défenseur de la vaccination. Les programmes classiques tels que le fameux « programme élargi de vaccination » fonctionnent extrêmement bien en Afrique et permettent de protéger les nouveau-nés et les petits enfants contre les maladies les plus tueuses. De même, les campagnes de vaccination dites de rattrapage contre les méningites par exemple, sont très bien acceptées en général par les populations, à l’exception malheureusement de quelques zones extrémistes telles que dans le nord du Nigéria où sévit Boko Haram. Il ne faut absolument pas prendre le risque de discréditer tous les programmes de vaccination parce qu’on se sera précipités pour vacciner contre le Covid-19 et que l’on aura mal préparé les communautés. Déjà, pour ce qui concerne les autres modes de prévention, tels que la distance sociale ou le port du masque, de nombreuses communautés n’adhèrent pas aux messages des autorités de santé. Il est donc nécessaire de faire un travail important en amont pour préparer les communautés et les groupes à risque à comprendre l’importance du vaccin. Même si cette maladie ne représente pas un risque de santé publique majeur, pour l’instant, il ne faut pas que l’Afrique constitue un réservoir du virus pour le monde extérieur.

https://www.ird.fr/table-ronde-dexperts-sur-le-vaccin-contre-le-sars-cov-2

De plus, l’Afrique a contribué depuis plus de quinze ans aux essais vaccinaux contre le VIH et s’est construit une expérience très reconnue pour faire un travail de sensibilisation des communautés. Les technologies (ou plateformes) des vaccins, utilisées pour Covid-19 ont d’ailleurs largement bénéficié de recherches et développements faits pour les vaccins VIH et c’est pourquoi on a pu progresser plus rapidement dans les essais vaccinaux pour le Covid-19.Il faut bien expliquer tout cela en prenant le temps nécessaire aux groupes de population qui seront ciblés pour la vaccination sous peine d’avoir des réactions de défiance, voire de rejet tels qu’on a pu l’observer récemment, par exemple, avec l’essai de phase 4 du vaccin contre la malaria au Ghana, à cause d’une mauvaise préparation. La préparation des communautés fut d’ailleurs l’une des principales recommandations d’une Table Ronde sur les vaccins COVID-19 que l’OMS a organisé il y a deux semaines à laquelle j’ai eu la chance de participer en tant qu’expert virologiste avec d’autres experts, notamment de l’ULB.

L’OMS mais aussi l’ONU ont insisté sur le fait que, vu l’ampleur de la pandémie Covid-19, d’autres soins ont été moins bien suivis, ce qui fait craindre le retour d’autres épidémies ?

Vous avez parfaitement raison, et j’ai déjà mentionné ce problème pour les trois grandes épidémies. Malheureusement, l’Afrique souffre de bien d’autres maux. En ce moment, nous rentrons dans la « saison » des méningites avec l’Harmattan qui est un vent qui transporte des tonnes de poussières et donc, de microorganismes. Il faut donc réactiver les réseaux de surveillance et de riposte et se préparer. D’autres épidémies transmissibles comme les hépatites, la fièvre jaune, la dengue, le virus de Lassa menacent en permanence la région. Mais aussi, les cancers qui sont de plus en plus courants et contre lesquels peu de moyens de lutte existent, malgré l’initiation de programmes récents qui ont eux aussi été malmenés par la pandémie de COVID-19. Il faut donc absolument continuer le renforcement de la surveillance contre ces maladies et rendre l’accès aux traitements plus rapide et plus efficace.

Source : European Center of Diseases Control

Que pensez-vous de cet article?

Derniers Articles

Journalistes

Dernières Vidéos