Au Cameroun, des régionales sans surprise et sans effet attendu sur la crise anglophone

Au Cameroun, des régionales sans surprise et sans effet attendu sur la crise anglophone

Quelques milliers de grands électeurs désignent dimanche au Cameroun des Conseils régionaux, un scrutin « historique » selon le régime de Paul Biya, mais boycotté par l’opposition pour qui il ne changera rien, ni politiquement ni pour le conflit séparatiste qui ensanglante les régions anglophones.

D’autant que les conseils municipaux, qui éliront le plus grand nombre de représentants à ces assemblées régionales, sont déjà archi-dominés par le parti de M. Biya, 87 ans, qui dirige le Cameroun d’une main de fer depuis 38 années.

Le dirigeant de ce grand pays d’Afrique centrale fait face à une contestation inédite dans la rue depuis sa réélection en 2018 et à une rébellion dans les deux régions peuplées par la minorité anglophone, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest.

Là, des groupes sécessionnistes affrontent l’armée depuis près de quatre ans. ONU et ONG accusent les deux camps de commettre régulièrement des crimes contre les civils. Le conflit a fait plus de 3.000 morts et forcé plus de 700.000 personnes à fuir leur domicile.

En outre, dans l’extrême-Nord, l’armée peine à stopper les attaques de plus en plus meurtrières des groupes jihadistes Boko Haram et Etat islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap).

Le régime présente ces premières élections régionales, pourtant prévues dès la Constitution de 1996, comme « historiques » pour achever la décentralisation et régler la crise anglophone. Alors que les anglophones les plus modérés et une grande partie de l’opposition nationale et de la société civile réclament au moins une solution fédéraliste.

Ces Conseils régionaux oubliés depuis 1996 avaient été remis au goût du jour lors d’un Grand dialogue national convoqué en 2019 par Paul Biya, après d’intenses pressions internationales pour régler la crise anglophone, mais boycotté par les indépendantistes et une bonne partie de l’opposition.

Or le chef de l’Etat, intraitable depuis le début du conflit, avait aussitôt limité l’ouverture à la création de ces Conseils, dotés pour l’occasion dans les deux régions anglophones d’un « statut spécial », avec un petit peu plus de prérogatives décentralisées que les autres. Une aumône, pour l’opposition.

– Risques de violences –

Ce scrutin indirect mobilisera donc dimanche quelque 24.000 grands électeurs, des conseillers municipaux ainsi que des chefs traditionnels, pour désigner 900 conseillers régionaux, 90 pour chacune des 10 régions.

Quatorze partis sont en lice hors des zones anglophones, dont le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) de M. Biya, qui avait remporté une victoire écrasante aux municipales de février. Et dans les deux régions anglophones, le RDPC est le seul à présenter des candidats !

Dans tout le pays, le scrutin est boycotté par les deux principaux partis d’opposition: le Social Democratic Front (SDF) et le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto, l’opposant numéro 1 à M. Biya, emprisonné 9 mois sans jugement en 2019 et en résidence surveillée depuis deux mois et demi.

Ces Conseils régionaux « n’auront pas de légitimité pour représenter les populations », assène d’emblée Emmanuel Simh, vice-président du MRC, dans un entretien avec l’AFP.

Une posture « démagogique et malhonnête », rétorque Pascal Messanga Nyamding, membre du parti présidentiel.

La seule inconnue réside dans d’éventuels accès de violence dans les zones anglophones et l’extrême-Nord.

« Il faut craindre une recrudescence en zone anglophone, il est probable que les groupes séparatistes armés vont menacer les membres du collège électoral, facilement identifiables », redoute Ilaria Allegrozzi, de l’ONG Human Rights Watch. Elle y fustige aussi « une véritable répression des autorités contre toute forme de dissidence politique ».

Les séparatistes considéreront « les Conseils régionaux comme des extensions illégitimes du pouvoir central », conclut la chercheuse.

Pour le politologue camerounais Jacques Ebwea, les régionales parachèvent le « processus de décentralisation engagé en 1996 ». « Il s’agit de donner aux collectivités locales le pouvoir d’oeuvrer au développement » avec notamment « l’entretien et la réhabilitation des routes », aucune attribution des Conseils régionaux n’empiétant sur les domaines régaliens de l’Etat.

Samy, anglophone réfugié depuis trois ans à Yaoundé après avoir fui son Nord-Ouest natal, n’attend rien du scrutin. Un « non-événement, un jeu d’intérêts dont les bénéficiaires seront des élites politiques », assène ce père de trois enfants.

Même scepticisme chez Noël, un francophone de la capitale. « C’est sur le principe une bonne chose, mais je ne crois pas que ces élections déboucheront sur le transfert effectif des ressources financières aux communautés, le pouvoir central n’a pas la volonté de décentraliser », juge-t-il.

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