Rendez-vous ce jeudi 29 juin dès 19h30 pour revoir « Mobutu, roi du Zaïre », formidable portrait de l’ancien président zaïrois par un grand connaisseur de la région, Thierry Michel. Avant la projection, à 18h, le cinéaste participera à un débat sur l’histoire et l’avenir du Congo. En compagnie de la journaliste et réalisatrice Wendy Bashi et du professeur de sciences politiques de l’ULG Bob Kabamba, il évoquera notamment les cinq films qu’il a tournés au Congo en un quart de siècle: « Le cycle du Serpent » (1992), »Mobutu Roi du Zaïre » (1999), « Congo River » (2009), « L’Affaire Chebeya » (2012) et « L’Homme qui répare les femmes » (2015).

=> Prix: 8€. Rens.: www.50cinquante.be ou www.bozar.be.

© Johanna de Tessières

A l’occasion de cette soirée spéciale à Bozar, nous vous proposons de relire la critique écrite par notre collègue Marie-France Cros à la sortie du film en juin 1999.

Une tragédie africaine

Il n’était pas facile, en Belgique, de captiver avec un film « grand public » les spécialistes du Congo-Kinshasa qui assistaient aux visions de presse de « Mobutu, roi du Zaïre ». Thierry Michel y est cependant arrivé, malgré la longueur de son documentaire – 135 minutes, passées inaperçues de plus d’un spectateur, tout surpris de constater l’heure au générique de fin.

L’essentiel de ce succès tient à l’exceptionnel travail de recherche mené par l’équipe, qui a obtenu du régime Kabila la permission de pouvoir longuement fouiller les archives de la télévision zaïroise. Elle en a sorti des images inédites en Europe, notamment celles – ricanements ravis de la salle – où Giscard d’Estaing et Jacques Chirac, se croyant à l’abri de l’oeil critique des Européens, se lancent dans un dithyrambe du président Mobutu pour la presse du pays hôte.

Le succès du film tient certainement aussi à la collaboration, pour l’écriture du commentaire, du dramaturge et chroniqueur congolais Lye Yoka. C’est sans doute sous son influence que l’accent est mis sur cette vision africaine d’un potentat qui « accumule les sacrilèges » et finit par devoir payer, aux esprits, de la vie de ses proches – qu’une inexplicable hécatombe frappe durant les dernières années du règne – son recours incessant à la magie noire.

© D.R.

Le spectre de Kabila

Autre sujet peu ou prou tabou qu’aborde Thierry Michel: le rapport du maréchal avec les femmes, qu’il « consommait » avec grand appétit, y compris – voire surtout? – lorsqu’elles étaient les épouses de ses collaborateurs. On voit ainsi Dominique Sakombi Inongo, inventeur des fastes et rites du mobutisme – il « ne pensait pas », alors, « que c’était mauvais » mais il a aujourd’hui repris le même service auprès de Laurent Kabila « pour le développement du pays » – avouer benoîtement qu’il « faisait semblant de ne pas voir » que le chef de l’Etat courtisait publiquement son épouse. Sakombi en est l’expression la plus visible mais le film de Thierry Michel force sans cesse l’esprit du spectateur à une comparaison avec le régime actuel.

Ainsi, lorsque l’on voit le jeune Mobutu soutenir ses soldats au front, durant la lutte contre les rébellions des années 60, quand on entend son ancien conseiller, le colonel Willy Mallants, expliquer que l’ex-Président n’avait « aucune compétence militaire » mais du courage, se rend-on soudain compte que le président Kabila, confronté lui aussi à des rébellions, ne s’est pas rendu une seule fois au front en dix mois.

Ainsi, lorsque « le Guide » refuse de voir son Mouvement populaire de la Révolution (MPR) être appelé parti unique « puisqu’il n’y a pas d’opposition », pense-t-on irrésistiblement à son successeur, qui refuse pareillement l’appellation de parti unique pour ses Comités de pouvoir populaire CPP, « organe expressif du pouvoir d’Etat qu’assume le peuple » et donc «  matérialisation du concept universel consacré de démocratie » !

Une réussite

« Ce film est une réussite « , commente pour nous Gauthier de Villers, directeur du Centre d’étude et de documentation africaines (Cedaf) à Bruxelles et auteur d’un livre consacré à Mobutu. (1) Une petite réserve, cependant: « Thierry Michel a choisi de faire le portrait d’une personnalité, ce qui est un peu réducteur dans la mesure où la dimension de personnage historique de Mobutu, qui s’est bien inscrit dans l’histoire collective, est gommée. Ainsi, n’apparaît pas son habileté à combiner les idéologies de son époque, celle de la modernité et du développement avec celle de l’authenticité « nègre » dérivée de Senghor. »

N’apparaît pas non plus, à notre avis, un trait de caractère de Mobutu qui a participé de sa séduction et a contribué à renforcer la corruption de la société zaïroise en assurant l’impunité des corrompus: sa faculté (ou doit-on dire sa manie? car, à un certain point, cela ressemble à la satisfaction d’une passion pour les scènes sentimentales) de pardonner à qui le lui demandait avec de grandes démonstrations de remords.

Enfin, on s’étonnera de la place réservée à Tshisekedi, qui n’apparaît que fugacement dans ce film: son tenace grignotage du mythe de l’invincibilité du « Guide », le mouvement de fond, qu’il a conduit, d’organisation de l’opposition ne sont-ils pas autrement plus importants, dans la chute de Mobutu, que la révolte étudiante de 1969, que Thierry Michel évoque beaucoup plus longuement?

Réalisateur et scénariste: Thierry Michel. Commentaire: Lye Mudaba Yoka et Thierry Michel. 2h15.

=> (1) « De Mobutu à Mobutu, trente ans de relations Belgique-Zaïre »,Ed. De Boeck Université.