Elections en Tanzanie, qui a perdu ses libertés

Elections en Tanzanie, qui a perdu ses libertés

Par Marie-France Cros.

Bien qu’imparfaite, la démocratie tanzanienne avait fait du pays de Julius Nyerere, jusqu’en 2015, un havre pour des milliers de réfugiés des pays voisins, un pion incontournable de la politique régionale, un médiateur de paix mondialement apprécié et un exemple pour le continent. Mais alors que l’aura du parti au pouvoir depuis l’indépendance (1961), le CCM (Chama Cha Mapinduzi), faiblissait en raison de la corruption des élites politiques, il avait misé sur un inconnu pour la présidentielle de 2015, John Magufuli.

Elu, celui-ci avait d’abord enthousiasmé les Tanzaniens par son comportement : réduction du salaire du Président de 15 000 à 4000 dollars/mois ; réduction des dépenses du gouvernement (moins de voyages, avec des délégations moins nombreuses ; remplacement des voitures de luxe) ; participation personnelle au nettoyage de Dar es Salam. Lorsque son autoritarisme avait commencé à attaquer les libertés publiques, cependant, l’enthousiasme fut douché.

Interdire toute voix dissidente

Dès 2015, le CCM du président Magufuli avait adopté une loi, le Cyber Crimes Act, permettant de museler les critiques sur les réseaux sociaux. En 2016, le Président interdisait les meetings politiques, les limitant aux périodes électorales, et faisait adopter une loi sur la presse (Media Services Act) permettant d’interdire les journaux critiques.

En 2018, une loi impose aux auteurs de blogs et autres contenus en ligne d’obtenir une licence gouvernementale pour écrire, licence qui restreint les contenus admis. La même année est adoptée une loi prévoyant jusqu’à 3 ans de prison pour ceux qui contestent les statistiques officielles ; elle a par la suite été amendée, notait en juillet dernier The Economist, mais le député d’opposition Zitto Kabwe a été arrêté pour avoir mis en cause les chiffres officiels du PIB national.

Fini les plaintes à l’extérieur

En 2019, un amendement à la loi sur les partis a accru le pouvoir de l’administration Magufuli sur les formations politiques et le gouvernement a aboli le droit, pour les Tanzaniens, de porter plainte devant la Cour est-africaine de Justice ou la Cour africaine pour les droits de l’Homme et des Peuples, après que des citoyens y ont cherché une justice qu’ils n’obtenaient pas chez eux.

En 2020, un amendement à la loi sur les droits de base (Basic Rights and Duties of Enforcement Act) a été adopté pour interdire à des groupes professionnels de porter plainte pour le compte de victimes s’ils ne sont pas eux-mêmes victimes, afin d’empêcher les actions en justice des organisations de défense des droits de l’Homme.

D’autres amendements ont donné au gouvernement le droit de suspendre des ONG et des partis politiques et d’interférer dans leurs activités internes. Enfin, une loi (Election Expertise Act) a interdit à des ONG – notamment la Conférence épiscopale, qui fait ce travail depuis le retour au multipartisme, en 1995 – d’organiser une observation électorale. En juillet dernier, le secrétaire du Conseil islamique de Tanzanie, Sheikh Ponda, a été arrêté parce qu’il encourageait les citoyens à participer aux élections.

Alors que très peu d’observateurs internationaux arrivent à passer le barrage organisé par l’administration Magufuli, les Tanzaniens redoutent que la présidentielle et les législatives de ce mercredi soient irrégulières.

Meurtres, attaques de dirigeants politiques

Leurs craintes reposent sur des cas précis. Des médias proches de l’opposition ont été suspendus. Sous Magufuli, la Tanzanie est passée de la 70e à la 124e place du classement de la liberté de la presse de Reporters sans Frontières. Les organisations des droits de l’homme évoquent des meurtres et disparitions d’opposants. Nombre de politiciens ont été disqualifiés pour se présenter aux scrutins ; d’autres font l’objet d’attaques.

Le principal rival de John Magufuli pour la présidentielle, Tundu Lissu, 52 ans, candidat du Chadema, a été atteint de 16 balles lors d’un attentat en 2017, à l’issue duquel il a été soigné trois ans en Belgique avant de regagner la Tanzanie en juillet dernier ; durant son absence, on l’a privé de son siège de parlementaire. Freeman Mbowe, chef du Chadema, a été attaqué en juin dernier devant chez lui par des nervis qui l’ont battu – il a une jambe cassée – en lui demandant s’il allait continuer ses activités politiques. Ce mardi, le chef de l’opposition à Zanzibar a été arrêté.

Fin août, 18 candidats aux législatives pour le parti au pouvoir avaient déjà été déclarés “élus” faute de candidat d’opposition dans leur circonscription. En revanche, la Commission électorale nationale – considérée acquise au Président sortant – a retenu 15 candidats pour la présidentielle, un chiffre jamais atteint dans le pays. L’opposition y voit une manoeuvre pour diviser le vote anti-Magufuli. La vérité est qu’elle n’est pas parvenue à s’entendre sur un candidat unique, ni à former une coalition comme en 2015. À côté de Tundu Lissu se présente ainsi un autre candidat de poids, côté opposition, Bernard Membe, 67 ans, expulsé en février dernier du parti au pouvoir pour avoir voulu rivaliser avec le président Magufuli pour la désignation du candidat officiel du CCM.

John Magufuli bénéficie de sa mainmise sur le pays et de la force de l’appareil d’État – ainsi que de la poursuite de la croissance économique (6 %/an) durant son mandat. Il a donc toutes les chances de sortir vainqueur du scrutin, malgré le mécontentement grandissant de ses concitoyens. Mais la démocratie tanzanienne pourrait bien ne pas s’en relever.

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