Côte-d’Ivoire: violences ethniques avant les élections

Côte-d’Ivoire: violences ethniques avant les élections

Eclairage par Marie-France Cros.

L’inquiétude ne cesse de monter au sujet de la Côte-d’Ivoire, qui doit tenir une élection présidentielle ce 31 octobre, dans une atmosphère qui n’est pas sans rappeler les semaines qui ont précédé la courte guerre civile de 2010-2011, qui fit au moins 3000 morts et rigidifia les oppositions entre nordistes, généralement musulmans, et sudistes, chrétiens et animistes.

L’”ivoirité” contre Ouattara

À l’époque, le président Laurent Gbagbo – issu d’élections irrégulières en 2000 et qui avait reporté à de nombreuses reprises celles de 2005 jusqu’à atteindre 2010 – avait refusé de reconnaître sa défaite électorale face à Alassane Ouattara.

Ce dernier étant nordiste et le nord du pays étant particulièrement peuplé, Gbagbo et l’ex-président Henri Konan Bédié, ses rivaux dans la course à la Présidence, avaient, depuis des années, largement diffusé une idéologie anti-nordiste, l’”ivoirité”. Il s’agissait de dénier la nationalité ivoirienne aux nationaux du nord qui, culturellement, sont proches des pays voisins pauvres du nord (Burkina Faso, Mali), qui fournissent depuis des décennies à la Côte-d’Ivoire une main-d’œuvre bon marché. Tout comme les populations ivoiriennes du sud sont proches de leurs voisins du Ghana ou du Liberia.

Pour disqualifier Ouattara, accusé d’être “un Burkinabè”, donc non autorisé à se présenter à une élection, on disqualifia de nombreux nordistes – notamment en leur arrachant leurs papiers d’identité – dans l’espoir de diminuer l’importance de cet électorat.

Intervention militaire française

En avril 2011, une intervention militaire française permit d’arrêter Laurent Gbagbo et son épouse, Simone, accusés d’avoir ordonné des exactions de leurs miliciens contre des civils nordistes ou supposés tels. Alassane Ouattara prêta serment et, peu à peu, les soubresauts de la guerre civile s’atténuèrent.

Menant une politique libérale, le président Ouattara obtint de hauts niveaux de croissance pour la Côte-d’Ivoire après les destructions du conflit ; les retombées sociales laissent cependant franchement à désirer. Il fut réélu en 2015 et promettait, en mars de cette année encore, de respecter l’interdiction constitutionnelle de se présenter à un troisième mandat.Tout a changé l’été dernier.

Un “cas de force majeure”

Le 8 juillet, en effet, son dauphin, le Premier ministre nordiste Amadou Gon Coulibaly, décédait inopinément. Le 6 août, se justifiant par ce “cas de force majeure”, le président Ouattara annonçait sa candidature à la présidentielle. Une Cour constitutionnelle aux ordres reprit l’argument éculé de la nouvelle Constitution, dont l’adoption en 2016, aurait remis les compteurs à zéro et effacé les mandats déjà prestés.

Depuis lors, les protestations se succèdent dans le pays et plusieurs ont dégénéré en affrontements qui ont fait, au total, près d’une trentaine de morts. Les derniers ont été enregistrés cette semaine à Dabou (50 km d’Abidjan), bourgade cosmopolite en raison de ses nombreuses écoles, où un incident lundi a dégénéré en heurts entre sudistes locaux, les Adioukrous, et migrants nordistes et sahéliens, nommés “Dioulas”, faisant sept morts et des blessés, selon un bilan de mercredi soir. La semaine dernière, nordistes et sudistes Agnis s’étaient déjà affrontés à Bongouanou, fief d’un candidat à la Présidence, Pascal Affi N’Guessan, dissident du parti de Gagbo et opposant de Ouattara.

Car les vieux démons se sont réveillés à la faveur de cette nouvelle lutte pour le pouvoir personnel, dopés par les actions de l’État favorisant Ouattara, 78 ans, et par les déclarations enflammées des opposants.

Opposants écartés

La Commission électorale “indépendante” (elle a été jugée inféodée au pouvoir par la Commission africaine des droits de l’Homme) a rejeté 40 des 44 candidatures, dont celles de deux poids lourds, Laurent Gbagbo, 75 ans, et Guillaume Soro, 48 ans.

En Belgique

Le premier vit en Belgique, dans l’attente de son procès en appel devant la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité ; il a été acquitté en première instance, le bureau du procureur n’ayant pas été capable de prouver son implication dans les crimes commis par ses miliciens. Mais il a été condamné à 20 ans de prison par la justice ivoirienne, en 2018, pour “le braquage” de la Banque régionale, la BCEAO, et des banques commerciales, durant les événements de 2010-11.

Le second, nordiste, est un ancien allié de Ouattara, son fils spirituel ; Guillaume Soro était le chef civil de la rébellion des Forces nouvelles, pro-Ouattara, durant le conflit. Ex-Premier ministre, ex-président de l’assemblée nationale, il était le dauphin du chef de l’État jusqu’à ce que la Constitution de 2016 donne ce rôle à Gon Coulibaly. Aujourd’hui Soro est réfugié en France, sous le coup d’un mandat d’arrêt délivré par la Côte-d’Ivoire pour des exactions commises par ses troupes pendant le conflit armé et d’une condamnation à 20 ans de prison et privation de ses droits civiques, en avril dernier, pour détournement de fonds publics.

Les deux anciens ennemis appuient aujourd’hui les principaux rivaux de Ouattara au scrutin, Bédié, 86 ans, et Affi N’Guessan, 67 ans, qui ont appelé le 15 octobre au “boycott actif” du “processus électoral” – appel qui a déclenché des violences meurtrières entre nordistes et sudistes.

Ambiguïté

Henri Konan Bédié avait déjà appelé, le 20 septembre, à la désobéissance civile et Affi N’Guessan l’avait appuyé sur ce point le 22. Ils n’ont cependant pas retiré leurs candidatures jusqu’ici, entretenant l’ambiguïté sur leurs intentions.

La Cedeao (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest), l’Union africaine et l’Onu ont envoyé une mission à Abidjan pour s’inquiéter des “discours de haine aux relents communautaires” qui “se sont malheureusement invités dans le champ de la compétition politique”.

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