Great Black Music: redonner sa place au génie de la musique noire

Great Black Music: redonner sa place au génie de la musique noire

Déambuler et se laisser porter par les rythmes et les sons de la musique noire qui nous bercent depuis notre enfance, et apprendre, étape par étape, sa finesse et son histoire, c’est ce que propose l’exposition Great Black Music aux Halles de Schaerbeek à Bruxelles. On y découvre ce que sont les musiques noires qui naissent en grande partie dans les contre-coups de l’esclavage et de la civilisation, des va-et-vient entre les rives africaines et celles de la diaspora des esclaves noirs déportés. Le parcours sensoriel et visuel proposé nous entraine de la musique gnawa des esclaves du Maroc aux rythmes mélancoliques du Blues, passant des douceurs de la Samba brésilienne à la fougue du rap des quartiers de Détroit, des notes dansantes du reggae de Kingstown au souffle d’une trompette dans un morceau de jazz. Une belle démonstration que la musique noire est partout et nous inonde de sa créativité musicale sans limites.

Première salle de l’exposition Great Black Music aux Halles de Schaerbeek, Bruxelles. ©Camille Charleux

Une créativité brimée et non reconnue pendant de longues années. On pense, entre-autres, aux appropriations de la musique noire par la communauté blanche, comme l’illustre le cas des Beach Boys avec le single « Surfin’ in USA » dont les droits d’auteurs ont finalement été accordés à Chuck Berry. Mais aussi plus généralement, à tous les débats récents sur l’appropriation culturelle qu’elle soit musicale, vestimentaire ou autre.  « Les noirs ont fait des tas de choses dont on ne leur a pas pour autant attribué le mérite, et voilà d’où nous est venue l’idée de la Great Black Music » déclare Lester Bowie, trompettiste afro-américain, lorsqu’un groupe de musiciens dont il fait partie décide de nommer cette identité musicale commune, Great Black Music , dans les années 1960. Une identité commune qui ne s’arrête pas au jazz, au blues ou au rock mais à tout ce qui a jailli de la musique noire.

Les Halles ont vu les choses en grand pour cette exposition en harmonie avec son objectif qui est de refléter la multi-culturalité de Bruxelles, important carrefour culturel, et de rendre compte de l’hybridation et de la richesse de la musique. Inscrit dans la pensée de ces mouvements contestataires qui veulent redonner une place aux créations artistiques noires sur la scène culturelle, les Halles, en collaboration avec un collectif afro-descendant, réussissent à montrer la profonde imprégnation de la musique noire dans la culture musicale par-delà toutes les frontières. Comme en témoigne Marc Benaïche, commissaire de l’exposition : « Après 400 ans de servitude liée à l’une des plus grandes tragédies humaines, la terreur raciale a laissé place à une immense explosion de créativité et de liberté, que la musique depuis lors n’a eu de cesse d’exprimerCes musiques noires façonnent la culture populaire et transcendent toute conception ethniciste ou nationaliste ».

Exposition Great Black Music, aux Halles de Schaerbeek, Bruxelles. ©Camille Charleux

Une musique qui a traversé siècles et continents

 

L’exposition est vaste, très finement illustrée et documentée à l’aide de centaines de documents sonores et audiovisuels, de textes, de photographies, de films pour un total de plus de 11h de documentation audio-visuelle présentée sur une surface de 600m2. Moderne dans son approche technologique, il faut se munir de ses écouteurs personnels sans lesquels il est impossible de visiter l’exposition, la visite s’initie par des documentaires sur 20 grands chanteurs et chanteuses noirs mondialement célèbres, présentés sur 5 grands écrans. S’ensuivent une enfilade de salles thématiques qui analysent avec pertinence ce qu’est la musique noire, les différentes figures qu’elle a adoptées au fil du temps et la pérennité de cette musique née du va et vient entre le continent Africain, le continent Américain et les Caraïbes.

Le visiteur est appelé à se munir de ses écouteurs personnels, utiles tout au long de la visite, pour se brancher aux différents plots et écouter les musiques proposées. ©Camille Charleux

Dans la deuxième salle de ce parcours, la salle Mama Africa, une projection sur un écran qui prend la forme du grand continent africain permet de comprendre d’où viennent les différentes formes musicales. Cette première partie met en relief l’immense variété des musiques et rythmes africains et des rituels associés en termes de costumes ou de danses. Une variété qui a survécu à la traite négrière et à l’arrachement de millions d’Africains à leur terre natale.

Exposition Great Black Music, aux Halles de Schaerbeek, Bruxelles. Salle « Mama Africa » ©Guillaume Jacquemin (Buzzing Light)

C’est avec subtilité que l’exposition souligne la continuité musicale entre les continents dans une salle atypique et obscure qui se concentre sur les rythmes et les rites sacrés du peuple afro-descendant en Amérique. Dans cette pièce, bercé par les mots du poète sénégalais Birago Diop dans son écrit « Souffles », le visiteur marche sur un grand symbole vaudou, représentant la spiritualité potentielle de tout lieu, tracé sur le sol. Chacun de ses pas s’accompagne de noms d’Orishas projetés au sol, qui se déplacent le long du symbole. Par de petits trous dans le mur, comme pour redonner un semblant d’intimité à des rituels réservés aux initiés, le visiteur observe et entend des chants et des danses vaudous. « On voulait grâce à cette pièce casser les aprioris sur le vaudou » déclare Marc Benaïche. Cette salle souligne que c’est en partie grâce à ces rituels religieux, souvent prohibés et sanctionnés, étiquetés de satanistes et malfaisants, que les sonorités traditionnelles africaines ont persisté en Amérique. Dans cette même salle, on se retrouve face aux photographies de Pierre Verger, grand photographe initié à la divinisation traditionnelle Yoruba. Un écho, essentiel à l’exposition, qui met en exergue les indéniables similarités entre les rituels vaudous américains et béninois.

L’identité noire

 

Une fois cette jonction établie, l’exposition s’attarde sur l’identité noire. Un fil historique est présenté sous forme de texte et d’images, illustrant les évènements chronologiques qui permettent de comprendre la prise de conscience d’une identité noire dans le monde, depuis les pharaons jusqu’aux formes plus récentes tel le mouvement Black Lives Matter.  Pour toute personne qui ne connaîtrait pas les détails de la condition noire dans le monde, ce fil historique met en exergue les énormes contradictions de notre histoire, l’importance des révoltes et des combats de chacune et chacun pour défendre et valoriser « l’identité noire » sous toutes ses formes.

Il faut se balader entre les bannières blanches qui retracent chronologiquement les évènements marquants pour la construction de l’identité noire. ©Guillaume Jacquemin (Buzzing Light)

Ces dates historiques fraichement remémorées, le visiteur est invité à s’asseoir sur des structures en bois de couleurs chaleureuses, pour écouter et regarder, via de petits écrans incorporés aux structures, des documentaires relativement courts sur l’émergence des différentes formes de musiques noires sur le continent américain. Les thématiques oscillent entre les musiques des Caraïbes, du blues et de la soul, via le jazz, mais aussi les influences musicales plus récentes que sont le mouvement hip-hop, le kuduro, le coupé-décalé, la techno, l’électro ou encore la pop. A nouveau, les informations offertes sont pertinentes et bien documentées. On notera qu’au début de l’exposition le visiteur reçoit un QR code sur un billet à conserver car il donne accès virtuellement à toutes les musiques, les textes et les légendes présentés dans l’exposition. De quoi se refaire un répertoire musical chez soi!

Assis sur les structures en bois colorées, les visiteurs prennent le temps de découvrir les différentes musiques afro-américaines en visionnant de petits écrans. ©Camille Charleux

On en apprend plus, par exemple, sur le mouvement des Minstrels des années 1840, initiateur du tristement célèbre BlackFace. Inspirés par les danses des esclaves affranchis du Nord des Etats-Unis, les Minstrels show mettaient initialement en scène des blancs, déguisés en noirs de manière loufoque et caricaturale, pour divertir un public blanc fasciné par la chanson et la danse dite « typiquement noires ». Ces spectacles, repris ensuite par des comédiens afro-américains, ont largement contribué à la création des stéréotypes négatifs sur les noirs, confrontant systématiquement les comédiens au dilemme de plaire au public en sachant que leurs spectacles ridiculisaient le peuple noir. Ce dilemme était encore bien présent du temps de Louis Armstrong et de Louise Baker, dont les mimiques, qui incluent le roulement des yeux  auparavant considéré comme une défiance envers les maîtres esclavagistes blancs, évoquent sans conteste les Minstrels shows. Ces jeux d’expressions faciales sont aujourd’hui repris fréquemment par des artistes afro-descendants, dont le rappeur Childish Gambino dans son clip « This is America », qui choisit volontairement d’en faire une arme contre le racisme. Car, comme le souligne avec ironie et justesse l’acteur, Paul Mooney: « Everybody wanna be nigga, but nobody wanna be nigga ».

On notera également la présence des graphiques réalisés par W.E.B Du Bois, sociologue et militant afro-américain, présentés à l’exposition universelle de Paris en 1900 qui valent le détour. Ces graphiques font partie d’une étude qu’il a développée dont le but était de promouvoir les progrès socio-économiques des Africains-Américains depuis l’abolition de l’esclavage. Les graphiques, diagrammes et cartes exposés rendent compte de leurs conditions de vie et illustrent ce que Du Bois appelait « la ligne de partage des couleurs (The Color Line) ». Ce concept sera, malheureusement, ensuite utilisé pour évoquer la période de la ségrégation aux Etats-Unis.

L’exposition GBM aura lieu du 06.10 > 20.12.20 aux Halles de Schaerbeek à Bruxelles.

Ne pas oublier vos écouteurs et de conserver votre billet d’entrée pour son QR code.

Pour plus d’informations: https://www.halles.be/fr/ap/386-great-black-music

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