Côte d’Ivoire: se donner le temps du dialogue en reportant la présidentielle

Côte d’Ivoire: se donner le temps du dialogue en reportant la présidentielle

Tribune par Rinaldo Depagne, le Directeur du projet Afrique de l’Ouest d’ICG

Pour la Côte d’Ivoire, l’élection présidentielle du 31 octobre aurait pu être l’occasion de clore la longue crise entamée après la disparition du président Félix Houphouët-Boigny en décembre 1993. Mais au lieu de cela, ce pays se dirige vers une nouvelle confrontation entre les partisans des trois hommes qui se sont partagé la présidence – à l’exception d’une brève parenthèse en 1999-2000 – depuis cette date : Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et l’actuel chef de l’Etat Alassane Ouattara. Dans un climat délétère, envenimé par la décision du président Ouattara de briguer un troisième mandat controversé et l’exclusion de nombreux candidats, dont Laurent Gbagbo, pouvoir et opposition se divisent sur les règles du jeu électoral et raidissent leurs positions. Ces tensions ont déjà fait au moins 14 morts depuis la mi-août et font craindre la réouverture de plaies que plusieurs tentatives de réconciliation nationale n’ont pas permis de cicatriser au fil des ans.

Face à la perspective d’un scrutin que les conditions actuelles ne permettent pas d’organiser dans la sérénité, les acteurs politiques ivoiriens devraient s’accorder sur un court report de l’élection, et ainsi se donner le temps d’un dialogue inclusif visant à résoudre certains contentieux, dont la composition de la Commission électorale indépendante (CEI) ou les modalités de retour de certains exilés politiques. Ces objectifs sont certes ambitieux, mais ils sont à la hauteur de l’enjeu. La Côte d’Ivoire de 2020 qui sort de dix ans de paix relative n’est évidemment pas celle de 2010 quand des forces armées soutenant respectivement Ouattara et Gbagbo se faisaient face dans un pays coupé en deux depuis huit ans. Mais le risque d’une énième élection contestée ouvrant sur une nouvelle séquence de violence est malheureusement bien réel.

Alassane Ouattara, 78 ans, avait été largement salué en mars dernier pour sa décision de ne pas briguer un troisième mandat. Mais alors que l’opposition fustigeait déjà des institutions qu’elle juge inféodées au pouvoir, en tête desquelles la CEI, la décision du président ivoirien de revenir sur sa parole, à la suite de la mort du candidat de son parti et successeur désigné, Amadou Gon Coulibaly, a amplifié les antagonismes. L’opposition considère cette candidature comme illégale car contraire à l’article 55 de la constitution qui limite à deux le nombre des mandats présidentiels, et exige son retrait, ce que le parti de l’intéressé refuse d’envisager. Le Conseil constitutionnel l’a cependant validé, jugeant que l’adoption d’une nouvelle loi fondamentale en 2016 instituait une «troisième république», remettant les compteurs à zéro.

Si Ouattara a finalement refusé de se retirer, ses deux rivaux historiques ont eux aussi décidé de rester au premier plan. Henri Konan Bédié, 86 ans, est resté sourd aux appels de certains membres de son parti, le Parti Démocratique de Côte d’Ivoire, à se retirer, et va lui aussi briguer un nouveau mandat. Laurent Gbagbo, 75 ans, exilé et dont la candidature a été rejetée par la CEI, continue lui de peser de tout son poids sur la scène politique et garde la confiance d’une grande partie des 45 pour cent d’électeurs qui ont voté pour lui au second tour de la présientielle de 2010.

Après les violences du mois d’août, les autorités ont opté pour le verrouillage sécuritaire. L’interdiction des manifestations publiques et de nombreuses arrestations ont certes permis de momentanément ramener le calme dans le pays. Mais la répression ne peut résoudre de si profonds contentieux, et de nombreux signes indiquent que pouvoir et opposition, qui ne dialoguent plus, se préparent à la confrontation. Henri Konan Bédié et une majorité des partis de l’opposition ont appelé à la désobéissance civile tandis qu‘au moins un cas de recrutement par les forces de sécurité de jeunes hommes armés parmi la petite délinquance abidjanaise, pour effrayer ou attaquer les manifestants de l’opposition, a été documenté par Amnesty international.

De fait, l’actuelle période de tensions a une nouvelle fois placé la Côte d’Ivoire face à une difficile réalité: le pays reste prisonnier d’un cadre institutionnel conférant au chef de l’Etat et à son entourage une part disproportionnée du pouvoir exécutif. Aucune surprise, dès lors, que la présidentielle soit perçue comme une question de survie politique, menant les candidats à se voir comme ennemis et non simples concurrents.

Plutôt que de laisser le scrutin accoucher d’un président mal élu, à la légitimité contestée et dans un climat présentant des risques de violences politiques et intercommunautaires, les acteurs politiques ivoiriens pourraient s’accorder sur un report de l’élection, épaulés par des personnalités et institutions africaines, comme l’Union africaine ou la Communauté économique de Etats d’Afrique de l’Ouest. Ce report, pour éviter une vacance du pouvoir, ne pourra dans tous les cas s’étendre au delà du 13 décembre, date à laquelle le président élu doit prêter serment.

Ces quelques semaines supplémentaires doivent permettre d’instaurer un dialogue inclusif et d’effectuer des compromis réalistes de part et d’autres. Le gouvernement pourrait jouer l’apaisement en libérant un plus grand nombre de prisonniers politiques, dont les partisans de l’ancien Premier ministre Guillaume Soro, parmi lesquels figurent deux députés, et accepter les retours d’exil de ce dernier et de Laurent Gbagbo. L’opposition pourrait elle accepter une révision et un rééquilibrage de la CEI plutôt que sa dissolution.

Avec un coup d’Etat en 1999, une partition du pays entre 2002 et 2012, et une crise post-électorale en 2010-2011, la Côte d’Ivoire vit, et souffre, depuis plus de 25 ans au rythme des rivalités entre Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. A terme, le dialogue doit aussi permettre à ces personnalités d’envisager sérieusement de laisser la place à une nouvelle génération de femmes et hommes moins marqués par des querelles individuelles, et donc mieux placés pour enfin mener à bien une réconciliation et une réforme profonde des institutions.

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