Opinion: le Karmapa : le problème de la censure en RDCongo

Opinion: le Karmapa : le problème de la censure en RDCongo

Par Wabenda Tshilenga, spécialiste en étude de conflits, doctorant à l’université de Huddersfield.

En 2020, l’année où le monde a été saisi par la menace posée par la pandémie du Covid-19, la commission de censure de la République démocratique du Congo, organisation étatique de sanction, a reçu une plainte contre le chanteur Le Karmapa pour sa chanson intitulée « Mama Yemo », qui décrit le problème de la situation sanitaire à l’hôpital Mama Yemo de Kinshasa en particulier et en RDC en général. Les gérants de l’hôpital se sont plaints à la commission de censure en disant que la chanson porte atteinte à la réputation de leur établissement. La commission avait décidé de « temporairement » suspendre la chanson, non pas à cause de la plainte mais parce que le musicien n’avait pas suivi la procédure d’autorisation. En d’autres termes, en RDC il faudrait une « autorisation » pour qu’une chanson soit diffusée.

Le 2 octobre, le chanteur a finalement été autorisé à diffuser sa chanson. Il est évident que le pays connaît un changement de valeurs mais le débat suscité par cette suspension attire l’attention de la nation sur une vieille question :  le gouvernement ou toute autre entité étatique ont-ils le droit de dicter aux citoyens ce qu’ils ont le droit d’écouter, lire ou regarder ?

La société congolaise a toujours été profondément ambivalente sur cette question. D’une part, son histoire est remplie d’évidences de sanctions gouvernementales ouvertes, telles que l’interdiction ou la fermeture de certaines radios, la censure de chansons dites non dignes, l’obstruction des ‘SMS’ lors d’élections afin de préserver ‘‘l’ordre public’’ des contestations.

Cependant, la liberté d’expression est profondément ancrée dans la nature humaine.  Elle est reconnue par des institutions dont le gouvernement congolais est membre, telles que l’Union africaine et l’ONU, mais aussi par par la Constitution de la RDC.

Il est vrai que l’art provocateur est controversé et que certains divertissements mettent à l’épreuve notre engagement à la liberté d’expression. Ainsi, comment ne pas justifier la censure lorsque les scènes de meurtre et de chaos dominent l’écran de télévision? Lorsque des œuvres d’art sont des instruments pour attaquer directement ou indirectement nos croyances, valeurs et religions? Lorsqu’un media fait usage de matériel sexuel explicite qui peut être dégradant pour les femmes? Pourquoi, dans ces cas, ne pas laisser la moralité et le goût de la majorité dicter ce que les autres peuvent regarder ou écouter ?

La réponse est simple et intemporelle : une société libre est basée sur le principe que chaque individu a le droit de faire son choix. Autoriser la censure gouvernementale, c’est aussi permettre au gouvernement ou aux organisations étatiques de vous ravir ce droit de décider pour vous-même. La censure est comparable à une drogue: elle peut, certes, donner l’impression d’être une cure mais demeure en réalité un produit toxique. Elle ne doit pas contrôler les actions humaines mais doit, bien au contraire, être contrôlée. Elle est et demeure une arme puissante capable d’anéantir l’humanisme.

La liberté d’expression est au cœur même de toute démocratie. Elle ne peut être appliquée que dans sa totalité. C’est-à-dire ma liberté d’expression est égale à la liberté d’expression de l’autre. Par conséquent, voir la chanson du Karmapa suspendue même pour un jour devrait être condamné par tous, parce que cela signifierait tout simplement que la liberté de tous les citoyens a été restreinte. En agissant ainsi nous ne défendons pas uniquement l’individu mais le collectif. Donc, comme tout autre Congolais, Karmapa a le droit de s’exprimer en tant que citoyen de son pays. Cette chanson aurait certes – inintentionnellement – offensé les gérants de l’hôpital, mais le droit à ne pas être offensé n’existe pas.

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Il arrive souvent que le sexe, la violence ou un discours politique considéré dissident soit visé par la censure. Une peinture représentant nu l’ancien président sud-africain Jacob Zuma avait suscité un tollé et poussé le débat sur la censure à l’assemblée nationale sud-africaine: le peintre avait-il le droit de dessiner, publier et promouvoir son travail? Une représentation de la célèbre Vénus de Milo avait été retirée d’un magasin américain parce que les responsables du centre commercial jugeaient « trop choquant » cette statue antique semi-nue. Ces exemples montrent que la liberté d’expression peut causer un choc ou un malaise. Mais l’important serait de se focaliser sur son objectif: renforcer tous les autres droits de l’homme, permettant à la société de se développer et de progresser. La capacité d’exprimer son opinion et de parler librement est essentielle pour amener un changement dans la société.

La liberté d’expression peut tout fois engendrer toute sorte de collisions: les idées s’entrechoquent, les systèmes de croyance sont remis en cause. La principale crainte de ceux qui plaident pour la censure est que certaines de ces questions déstabilisent la société. Cependant, leurs craintes ne sont pas fondées: des recherches importantes ont été menées pour établir des liens entre la liberté d’expression et les comportements antisociaux ou violents qui montrent que la qualité de vie est améliorée dans les sociétés où les libertés fondamentales sont garanties.

Par suite, même si la raison de la censure de la chanson de Karmapa était procédurale, la nation devrait protéger la liberté de l’artiste, car elle est intrinsèquement liée à celle du peuple tout entier.

La seule affirmation claire que l’on puisse faire est que la relation entre l’art et le comportement humain est très complexe. De nombreux comportementalistes humains croient que l’art a un rôle sociétal utile et constructif en permettant aux citoyens de s’exprimer. Il serait donc nécessaire de les laisser faire. Avons-nous donc vraiment besoin d’une organisation telle que la commission de censure dans un Etat démocratique ?

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