Lous and the Yakuza, du Congo à la Corée, de la musique au cinéma

Lous and the Yakuza, du Congo à la Corée, de la musique au cinéma

Depuis la sortie de son titre Dilemme, son nom est sur toutes les lèvres. Congolaise (RDC) installée à Bruxelles, la jeune Lous and the Yakuza est jurée du Festival international du film francophone de Namur (Fiff) où nous l’avons rencontrée. L’occasion de parler musique, cinéma, littérature et engagement citoyen.

Le succès de son premier titre Dilemme (vidéo en bas de page) a été salué par des critiques enthousiastes soulignant le flow et la créativité d’une auteure-compositrice-interprète de talent. La reprise d’une de ses chorégraphies par deux des enfants de Madonna sur Instagram l’a propulsée d’emblée dans la catégorie « phénomène ». Son nouvel album Gore est attendu avec impatience en Belgique mais aussi par ses fans en Italie, au Canada, au Danemark, en France, en Suisse, en Turquie, etc.

À 24 ans à peine, Lous and The Yakuza, de son vrai nom Marie-Pierra Kakoma, est l’une des artistes de la scène hip hop les plus en vue du moment. Qualifiée de « plus belle promesse du R&B francophone au féminin » par les Inrocks, il lui reste à confirmer son statut de star du hip hop dans les prochaines semaines avec la sortie de son album Gore. Un titre qui renvoie à certaines de ses expérience passées mêlant difficultés et absurdité: « l’horreur avec une touche d’humour », plaisante-t-elle. Un clin d’oeil et une belle revanche pour celle qui a connu la rue, les trafics et les galères en tous genres. Cinq années très sombres traversées avant 2020, alors qu’elle s’était retrouvée seule à Bruxelles, bien décidée à se forger une place dans le milieu artistique, loin de son Congo natal et du Rwanda où sa famille s’était réfugiée. Un choix de vie que ses parents, tous les deux médecins, ne cautionnaient pas, eux qui rêvaient de la voir faire des grandes études. Cette période de dérives et de découvertes, elle l’évoque dans son album très autobiographique. Et son front en porte la trace: une ligne, un demi-cercle et un point dessinés qui représentent « une personne les mains levées vers le ciel comme lorsqu’on se désespère ou qu’on crie sa joie ».

Sa décision de faire un album remonte à mai 2017. Prévu en juin, il sort en ce mois d’octobre. L’attente et la curiosité sont grandes: au fil des 7 premiers EP qu’elle a écrits, Lous a exploité à fond son goût pour l’expérimentation.
Au-delà de la volonté et du travail, il y a aussi beaucoup de douceur, d’écoute et de curiosité chez la jeune femme que nous avons rencontrée dans le cadre du Fiff (Festival international du film francophone à Namur) où elle officie en tant que jurée attentive et très impliquée au sein de la compétition des courts métrages.

« J’ai accepté la proposition d’être jurée du court métrage au Fiff parce que c’était inattendu. J’aime beaucoup le ciné et les films d’auteur donc je me suis dit why not? J’avais un peu peur de ne pas être assez compétente pour cela, mais finalement, je joue un peu le rôle du spectateur lambda. » Même si, par le biais de ses clips, son rapport à l’image est construit et bien présent.
« Le court métrage, c’est vraiment un art particulier, qui traduit l’amour du cinéma. Ce sont souvent des petites équipes de passionnés avec peu de moyens, ils s’investissent à fond, c’est ce que je recherche dans toutes choses. C’est vraiment un travail qui mérite le respect et l’attention. »

En matière de cinéma, les goûts de Lous sont singuliers, précis. « J’aime les films coréens, les films italiens, parfois un peu sombres ou violents comme Mademoiselle de Park Chan-wook ou Salo ou les 120 journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini. J’aime beaucoup les films d’époque comme La Reine Margot, Les Tudor, Les Borgia, les séries comme Game of Thrones. J’aime les costumes, la période médiévale, l’Antiquité, la Renaissance. Je trouve que les notions de bravoure et d’aventure étaient plus intenses à cette époque-là. J’aime ce côté démesuré, cet esprit de loyauté très puissant que je retrouve dans ma propre vie mais qu’on ne vit absolument plus de la même façon aujourd’hui. C’est très inspirant. J’aime ce sentiment d’appartenance à une communauté qui a parfois des résonances violentes aujourd’hui mais, à l’époque, cela avait beaucoup de sens de se raccrocher à ces valeurs. J’aime l’intensité des enjeux de cette époque où tout était plus laborieux, où l’amour était un enjeu très fort avec les lettres, les combats, etc. »

« Je suis passionnée par l’Histoire et les cultures étrangères »

« Je suis passionnée par la différence et les cultures étrangères. Je m’appelle Lous and The Yakuza en référence au Japon et aux mangas, je suis toujours plus attirée par un film coréen que par un film congolais ou rwandais car je connais ces deux pays, ces deux cultures. J’aime l’inconnu. C’est la même chose pour l’Histoire. Je me suis toujours passionnée pour l’histoire des Incas, des Mayas, de la Mésopotamie. Mais aussi le Yémen, le Cambodge et les Khmers rouges, les grands désastres parce que c’est très loin de moi et de mon style de vie. J’aime la découverte: ma première passion, c’est d’apprendre. »

Une curiosité sans doute éveillée par le fait d’avoir vécu son enfance et son adolescence en divers pays. Née à Lubumbashi (RDC) en 1996, Lous est arrivée en Belgique en 2000, avant de partir au Rwanda en 2005 et de revenir en Belgique en 2011.

« Je pense que cela fait partie des raisons pour lesquelles je suis émerveillée par la culture d’autrui. Parce que je pense que c’était très brutal de passer du Congo à la Belgique, avec des ambiances radicalement différentes surtout dans le contexte de guerre où j’ai transité entre les deux pays. Avec le temps et le recul, je me rends compte que cela me passionne d’atterrir dans des sociétés aussi différentes que le Congo, la Belgique ou le Rwanda où les gens sont profondément différents même s’ils ont beaucoup de choses et désirs en commun. »
« C’est pour cela que j’ai fait le métier d’artiste parce que je suis une éponge qui absorbe toutes sortes d’information et qui finit par les régurgiter, les exprimer. »

L’écriture tient aussi une place importante dans sa vie. Au-delà des chansons écrites pour d’autres interprètes, Lous aimerait publier ses histoires. « J’ai écrit beaucoup plus de nouvelles que de livres. J’ai écrit trois romans et je pense que cela va se faire, que j’arriverai à les faire publier. » Elle rit comme pour mieux défier le sort. Conte, histoire d’espionnage, roman épistolaire: ce sont des sujets très éloignés d’elle. « Ma musique est très autobiographique; dans l’écriture, j’ai besoin de m’évader via les romans, le conte, les nouvelles ou les poèmes. » En parallèle des journaux intimes qui retracent chaque événement de sa vie.

« On espère se retrouver en famille à Lubumbashi l’été prochain »

« Très tristement », Lous and the Yakuza n’est plus retournée au Congo depuis cinq ans. « Au départ, depuis mon arrivée en Belgique, je retournais au Rwanda tous les six mois. Cela fait un an que je ne suis pas retournée à cause de la pandémie. On devait d’ailleurs aller au Congo pour fêter les 30 ans de mariage de mes parents mais le Covid a tout bloqué. On espère pouvoir fêter cela l’été prochain à Lubumbashi car je suis retournée plusieurs fois au Congo mais seulement à Goma, à la frontière avec le Rwanda. Et puis, la vie d’artiste permet de beaucoup voyager, ce qui est vraiment chouette, mais rarement en Afrique malheureusement… »

L’Afrique, elle y revient avec son deuxième album, actuellement en préparation. « Je reviens d’une résidence d’écriture en Ardenne. J’ai écrit cinq chansons en Swahili et une en Kinyarwanda, cela m’est venu naturellement. C’est toujours l’intention du texte qui dicte la langue la plus propice dans laquelle je vais l’exprimer. J’ai la chance de parler plusieurs langues, donc je ne me prive pas. » Après ses 7 premiers EP en anglais et son premier album écrit en français, « un peu par hasard. Je suis toujours le cours de mon inspiration et là, j’ai une tellement forte envie de retourner en Afrique que j’ai besoin de me reconnecter avec tout ce que je peux. »

« La musique est partout au Congo, elle se vit avec la famille au Rwanda, ce sont des grands moments de partage. Ici, en Belgique, l’expérience est beaucoup plus déconnectée. C’était très bizarre pour moi, au début, de découvrir les boîtes de nuit où on partage la musique avec autant d’inconnus, sans être connectés les uns aux autres. Cela n’a rien à voir avec la façon dont on vit la musique en Afrique. Et puis chez nous, tout le monde aime danser avec tout le monde: les jeunes, les enfants, les parents, les grand-parents, il y a une vraie alchimie. J’aime trop cela. Ce n’est pas seulement les jeunes au club, entre eux. »

« La mobilisation formidable du 6 juin a été un important signe de soutien à tous les Noirs à travers le monde »

Certains lui reprochent peut-être cette « quête de la perfection » et cette auto affirmation qui peut passer pour de la prétention mais c’est sûrement une carapace précieuse contre les jaloux et les rageurs dans un milieu « où l’ego est roi ». Sorte de bouclier contre les hordes de racistes et d’extrémistes néonazis aussi, qui ont déferlé pendant un mois et demi sur son compte Instagram à la suite de son appel à manifester en faveur du mouvement Black Lives Matter le 6 juin dernier à Bruxelles.
« Mon message était seulement humaniste, mais j’ai pris conscience que pour certains, ce discours d’amour et de tolérance était synonyme d’horreur. Cela m’a poussée à encore plus me cultiver sur la situation des Noirs aux États-Unis, sur le néocolonialisme et le conflit dans la région des Grands Lacs, qui me fend le cœur au quotidien, et sur toutes les autres guerres en cours. La vente d’esclaves noirs en Lybie, etc. Tous ces sujets me touchent. Mais je ne me doutais pas de la réaction de certains fascistes. Et en même temps, j’ai découvert la mobilisation formidable du 6 juin qui n’a peut-être pas tellement changé les choses mais qui a été un important signe de soutien à tous les Noirs à travers le monde. Car les visages du racisme sont très diversifiés d’un pays à l’autre: violence, racisme systémique,… Voir autant de Noirs se faire tuer chaque jour au JT, c’est extrêmement éprouvant et le fait de se rassembler, de voir la réponse de la ministre belge de l’Enseignement à la lettre ouverte de Cécile Djunga, tous ces signes, ces petites avancées, cela fait chaud au cœur. »

C’est ce versant militant et engagé que l’on retrouve dans ses textes et qui s’accompagne d’une pointe de spiritualité lorsqu’on en parle avec elle. « Je crois fortement en la destinée, je ne crois pas à la fatalité, même si c’est compliqué, ce n’est jamais la fin. La parole est créatrice mais ce n’est pas moi qui décide du timing. Il faut seulement trouver le chemin. » La jeune Lous and the Yakuza a un mental d’acier, on vous le disait.

Entretien: Karin Tshidimba

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