Opinion: présidentielle ivoirienne : pourquoi 2020 ne doit pas être le match retour de l’élection de 2010

Opinion: présidentielle ivoirienne : pourquoi 2020 ne doit pas être le match retour de l’élection de 2010

Aaron AKINOCHO, journaliste basé au Bénin

Si on t’a expliqué la politique ivoirienne et que tu as compris, c’est que tu n’as rien compris encore.” Dans les rues d’Abidjan, cette saillie est en passe de devenir un proverbe. La politique ivoirienne et ses retournements d’alliances, ses traîtrises, ses coups et son implacable férocité auraient pu inspirer Machiavel et n’a rien à envier à des séries à succès comme “House of cards”. Dernier épisode : l’élection présidentielle d’octobre 2020. Cette échéance, attendue par tous, pourrait constituer un tournant majeur de la longue histoire politique de ce pays. En effet, ce rendez-vous pourrait être le dernier qui opposera directement ou indirectement les trois figures charismatiques du paysage politique ivoirien depuis 30 ans.

Trois hommes, trois destins présidentiels, trois champions engagés dans une lutte fratricide. Si, après décision du Conseil constitutionnel, l’élection sera avant tout un duel entre Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, nul doute que la voix de Laurent Gbagbo comptera autant que celle des deux candidats. Les amateurs de suspens et les partisans des candidats espèrent vivement que 2020 soit le match retour de l’élection de 2010, même si les rôles et les alliances ont changé. Mais est-ce vraiment ce qu’il y a de mieux pour la Côte-d’Ivoire ? Parce que la nation ivoirienne, on en parle peu justement.

A l’heure actuelle, très peu évoquent les fondamentaux qui devraient pourtant diriger la réflexion et l’action politique de la nation éburnéenne. Qui parle encore de paix ? Qui parle encore de progrès social ? Qui parle encore de stabilité ? Qui parle encore d’économie ? Ces sujets sont aujourd’hui relégués à l’arrière-plan.

Essayons donc de sortir du bruit ambiant et penchons-nous sur ces indicateurs. Quelle histoire nous raconte donc la Côte-d’Ivoire sur les dix dernières années ?

A son arrivée, Alassane Ouattara trouve un pays dont le PIB par habitant est d’à peine 2400 $. A la fin de son second mandat, ce chiffre dépasse les 4000 $ et ceci en dépit de la croissance démographique. Le pays enregistre une croissance économique moyenne de 8% entre 2011 et 2019 égalant la période allant de 1960 à 1978 qualifiée de miracle ivoirien. En matière de production agricole la Côte-d’ivoire a ravi le leadership mondial de la production d’anacarde à l’Inde. Il a conforté sa toute-puissance sur le cacao, en franchissant d’abord la barre mythique du million de tonnes, puis en poussant l’exploit à produire plus de 2 millions de tonnes. Et ceci alors que son principal concurrent, le Ghana, peine encore aujourd’hui à franchir le cap du million de tonnes. Ce n’est donc pas sans fierté que le président ivoirien déclarait en 2019: «En huit ans, on a doublé le nombre de médecins, le nombre de sages-femmes et on a électrifié autant de villages que durant les 50 années précédentes» .

Aujourd’hui, le consensus est qu’en ce qui concerne ses performances économiques, Alassane Ouattara a fait les preuves de sa compétence. La Côte-d’Ivoire n’est certes toujours pas un pays de cocagne où coule le lait et le miel, mais des progrès significatifs ont été enregistrés dans un environnement stable favorable à la création de la prospérité du pays. C’est aujourd’hui cet acquis qui veut être remis en cause. Car, qu’on ne s’y trompe pas : la prochaine élection a beau être un enjeu politique, ses conséquences seront d’abord économiques et sociales. Or, que propose aujourd’hui l’opposition à Alassane Ouattara sur ces plans ? Étrangement, ses principaux challengers sont muets. Nul ne peut dire aujourd’hui avec certitude dans quel direction ira le pays si le pouvoir venait aujourd’hui à changer de mains. Quelles seraient les principales options ? La vision à mettre en oeuvre ? Autant de sujets sur lesquels le silence est assourdissant.

La vie politique ivoirienne a été le terrain de jeu de trois acteurs aujourd’hui septuagénaires ou octogénaires. Chacun à son tour a eu l’occasion de faire ses preuves à la tête du pays. Leurs résultats peuvent être comparés, même s’il faut tenir compte des contextes particuliers. Mais il est temps aujourd’hui pour la Côte-d’Ivoire de tourner cette page. Cette option du nouveau chapitre, seul Alassane Ouattara l’avait osée en ne se présentant pas au scrutin, avant de se raviser suite au décès de son dauphin Amadou Gon Coulibaly. Son pari, aujourd’hui, est donc de conduire lui-même ce processus à terme.

Pour les Ivoiriens, aujourd’hui, l’enjeu est le suivant : faut-il rejouer le match de 2010 avec les mêmes spectres de conflits et de désolation au-dessus de la tête, ou faut-il enfin tourner la page et construire sur la stabilité et les acquis, même imparfaits, du régime sortant ? C’est à cette question que devront répondre les électeurs fin octobre.

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