Maroc: guerre de pétitions autour de la liberté d’expression

Maroc: guerre de pétitions autour de la liberté d’expression

L’état des libertés individuelles au Maroc provoque une guerre de pétitions opposant critiques et ardents défenseurs du royaume, divisés par la récente arrestation du journaliste indépendant Omar Radi.

Ainsi, le monde culturel et artistique local s’est fracturé en deux camps, « collectif des 670 » contre « manifeste des 400 », relayés par les médias avec indignation, ferveur ou ironie, selon leur ligne éditoriale.

Les « artistes et créateurs qui font confiance aux institutions de leur pays » ont publié cette semaine un manifeste paraphé de 670 signatures, parmi lesquelles celles du chanteur Abdelhadi Belkhayat, du poète Mostafa Nissabouri ou des peintres Mohamed Melehi et Mehdi Qotbi.

Cette « contre-pétition » vise à démentir un autre manifeste pointant lui la « répression policière », les « emprisonnements politiques » et le « lynchage public » des voix critiques dans les « médias réactionnaires de diffamation ». Le texte critique publié à la mi-août sous le titre « l’ombre est là », a rassemblé 400 signatures, parmi lesquelles celles des écrivains Abdellatif Laâbi et Abdellah Taïa, du cinéaste Faouzi Bensaïdi ou de la chanteuse Oum.

Abdellatif Laâbi y voit un « cri d’alerte salutaire », comme il l’a écrit sur sa page Facebook en le relayant.

Dans l’autre camp, l’architecte Rachid Andaloussi se décrit comme un « patriote » décidé à « contrer la résonance des critiques relayées à l’international sur une prétendue répression des libertés ».

« J’ai moi aussi été jeune, rebelle et révolté, mais l’expérience m’a appris qu’il est important de ne pas déstabiliser les institutions », a-t-il dit à l’AFP.

– « Surenchère » –

Une récente tribune critique soutenue par plus de 150 personnalités marocaines ou françaises et par diverses associations militantes a provoqué une riposte identique.

Publié par le site parisien Orient XXI et par le quotidien français l’Humanité, cet appel intitulé « Halte à l’acharnement, libérez Omar Radi », dénonce une « machine répressive » et sa « surenchère contre la liberté d’expression », en listant une quinzaine d’arrestations depuis décembre pour des critiques sur les réseaux sociaux.

En réponse, un collectif de 130 associations affirmant parler « au nom de la diaspora marocaine » s’est indigné de « la diffusion d’informations trompeuses sur le Maroc », dans un « communiqué de protestation » relayé cette semaine par l’agence officielle marocaine MAP.

Au coeur du débat, Omar Radi, un journaliste militant âgé de 34 ans condamné en mars à quatre mois de prison avec sursis pour un tweet critiquant un juge et arrêté fin juillet pour une affaire de viol doublée d’accusations d’espionnage.

Incarcéré depuis, il se dit visé par une « vengeance » du pouvoir marocain après la publication d’un rapport d’Amnesty International selon lequel son téléphone était espionné via un logiciel de piratage sophistiqué et qui a déclenché les foudres de Rabat.

Ses soutiens, parmi lesquels Reporters sans frontières ou Human Rights Watch, dénoncent le « harcèlement » judiciaire, les « calomnies » de la « presse de caniveau » et plus généralement la dégradation des libertés publiques au Maroc.

– Contre-attaque systématique –

Sur la même ligne, une lettre ouverte signée par 110 journalistes marocains a appelé en juillet à des mesures contre les « médias de diffamation » qui calomnient impunément les voix critiques du régime.

Une pétition signée par plus de 130 personnes, parmi lesquelles trois anciens ministres, a aussi dénoncé « le ciblage des journalistes et des défenseurs des droits de l’Homme critiques à l’égard des autorités » avec des « méthodes basées sur des accusations sexuelles ».

Face aux critiques, les autorités marocaines invoquent toujours « l’indépendance de la justice » et la « liberté de la presse », et assurent se conformer aux normes internationales en matière de droits humains.

Les médias proches du pouvoir soutiennent la ligne « patriote » et décrivent Omar Radi comme un « journaliste stagiaire » ou comme un « espion » libertin amateur de « plan à trois ».

Ces dernières semaines, chaque publication critique relayée dans la presse étrangère fait l’objet d’une contre-attaque systématique, avec des accusations d' »ingérence ».

Et toute prise de position peut être vilipendée: l’autrice d’un tweet de soutien à Omar Radi a eu droit à un article virulent la décrivant comme une « bourgeoise qui mange à satiété dans le bol du Makhzen » (terme recouvrant les réseaux liés au pouvoir) et « n’hésite pas à cracher dedans ».

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