RDC : Au chevet de l’Ituri: s’attaquer aux causes plutôt que privilégier la solution militaire

RDC : Au chevet de l’Ituri: s’attaquer aux causes plutôt que privilégier la solution militaire

Libre opinion par Onesphore Sematumba, analyste d’International Crisis Group pour la région des Grands Lacs

Aux grands maux, les grands remèdes… Pour ramener la paix dans la province d’Ituri, dans l’est de la République démocratique du Congo, le président Félix Tshisekedi a envoyé sur le terrain, début juillet, quatre anciens seigneurs de guerre, tout juste sortis des geôles congolaises. La tâche de ces vétérans est aussi ardue que nécessaire: convaincre les milices de déposer les armes. Elles sont composées principalement de jeunes issus de la communauté d’agriculteurs lendus et responsables d’une vague d’attaques contre des civils et les forces de sécurité en place depuis décembre 2017; ces attaques ont fait près de 1.000 morts et un demi-million de déplacés.

Certains de ces retraités de guerre ont été jugés par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre, comme Germain Katanga – condamné à 12 ans – et Matthieu Ngudjolo Chui – acquitté; mais ils restent influents dans cette province qu’ils ont mise à feu et à sang lors d’une guerre entre 1999 et 2003. Ce conflit, qui avait opposé des milices lendues à des milices hemas (les Hemas sont principalement éleveurs), a coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes.

Le dialogue initié par le gouvernement congolais, parallèlement à des efforts similaires déployés par les autorités provinciales, sont indéniablement un pas dans la bonne direction. Mais mettre un terme au cycle de violences actuel en Ituri, exacerbé par des acteurs extérieurs à la province, requiert d’aller plus loin. Une paix durable en Ituri n’a aucune perspective d’avenir sans la résolution des questions foncières qui sous-tendent les conflits entre Lendus et Hemas depuis des decennies, ou sans offrir de véritables perspectives économiques aux miliciens qui déposeront les armes, afin d’éviter qu’ils les reprennent. Tout effort en ce sens devrait également être accompagné d’un apaisement des tensions entre le Rwanda et l’Ouganda, qui s’accusent mutuellement de déstabilisation via le soutien à des groupes armés dans l’est de la RDC.

Ces mesures sont cruciales pour éviter à l’Ituri un nouvel embrasement qui déstabiliserait encore plus l’est congolais, région riche en ressources minérales où pullulent, depuis des décennies, les seigneurs de guerre.

Relent ethnique

L’offensive militaire “Zaruba ya Ituri” (Tempête de l’Ituri) lancée par l’armée congolaise en juin 2019 n’a abouti qu’à des résultats mitigés. De leur côté, les dialogues entrepris par Kinshasa et les autorités provinciales n’ont pas non plus calmé les ardeurs des milices locales, et en particulier la désormais tristement célèbre Coopérative pour le Développement du Congo, mieux connue par son acronyme CODECO, tenue pour responsable de la plupart des attaques actuelles.

Le lendemain de l’arrivée des anciens seigneurs de guerre en Ituri, un convoi de responsables locaux a été pris en embuscade au centre-est de la province par la CODECO, une attaque qui a fait onze morts, dont l’administrateur assistant du territoire de Djugu ainsi qu’un député provincial honoraire et ancien ministre provincial. Le 8 juillet, des miliciens de CODECO ont à nouveau frappé, faisant vingt-cinq morts, tous civils, dans une attaque contre un village hema, également situé dans le centre-est de l’Ituri.

Les attaques commises depuis décembre 2017 étaient concentrées sur le territoire de Djugu. Elles sont toutefois de plus en plus indifférenciées et ont désormais lieu plus au sud, jusque dans les faubourgs de Bunia, la capitale provinciale.

Leur relent ethnique a ravivé le cruel souvenir de la guerre de 1999-2003. La plupart des attaques ont en effet été menées par des jeunes Lendus contre des cibles hemas et ont, par la suite, atteint d’autres communautés. Mais contrairement à la précédente guerre, Lendus et Hemas ne se sont pas systématiquement organisés en milices. Ils pourraient toutefois le faire si l’Etat se montre incapable de les protéger.

Une galaxie complexe de groupes armés

Les initiatives de dialogue ainsi que l’opération militaire se heurtent pour l’heure au même obstacle: l’identité des assaillants reste un sujet d’interrogations. La CODECO, l’organisation à l’origine de la plupart des attaques, est à elle seule un serpent de mer. Derrière ce sigle se cachent différents groupes de jeunes majoritairement lendus qui ne répondent pas à une coordination, ni à un commandement  unique, ce qui rend ardues les tentatives de dialogue car les engagements et la légitimité des chefs sont souvent remis en question par leurs présumés lieutenants. D’un point de vue militaire, cette organisation en petits groupes menant des activités de guérilla, combinée à une parfaite connaissance du terrain et à des renseignements fournis par certains membres de leur communauté, donne aux milices un avantage sur l’armée régulière.

Outre la CODECO, d’autres milices ethniques, résidus ou avatars de celles ayant combattu entre 1999 et 2003, sont actives dans la région, ajoutant un niveau de complexité à cette myriade de groupes aux liens difficiles à établir.

L’intrusion d’acteurs extérieurs à l’Ituri jette par ailleurs de l’huile sur le feu. L’Ituri a vu arriver des combattants de la province voisine du Nord-Kivu, dont des miliciens de l’Allied Defence Force (ADF), un groupe originellement venu d’Ouganda, impliqué dans de nombreux massacres dans  la région de Beni (Nord-Kivu) et qui a récemment étendu sa zone d’opérations vers le nord.

D’autres sont venus d’Ouganda, où des membres d’anciens mouvements rebelles ont profité des tensions en Ituri pour se mêler au conflit, motivés soit par des intérêts individuels, soit par l’espoir d’avancer leurs revendications, essentiellement la permission des autorités de rentrer en RDC. Tel est le cas de certains membres de l’ex-Mouvement du 23 mars (M23), exilés en Ouganda depuis leur défaite de 2013.

Enfin, le conflit comporte également une dimension régionale. Les violences exacerbent en effet les tensions entre le Rwanda et l’Ouganda, deux pays qui ont joué un rôle important lors de la guerre de l’Ituri et qui s’accusent désormais l’un et l’autre de déstabiliser l’est de la RDC et de se déstabiliser mutuellement à travers le soutien à des groupes armés.

S’atteler à la question foncière

Les initiatives des autorités nationales et provinciales n’ont pour l’heure pas été couronnées de succès. Pour briser durablement le cycle infernal des violences, le gouvernement devrait en priorité dialoguer avec les milices ayant déjà exprimé une volonté de se rendre en vue de leur désarmement.

Les jeunes désarmés ne devraient cependant pas être intégrés dans l’armée gouvernementale, comme par le passé. Kinshasa devrait plutôt mettre en place, en amont, des structures d’encadrement et de formation visant à leur offrir des alternatives économiques durables en vue de leur réintégration dans la vie civile. Afin d’éviter un sentiment d’injustice et d’impunité au sein des communautés affectées, les miliciens ayant commis des crimes graves ne devraient pas être éligibles à ce processus et devraient répondre de leurs actes devant la justice.

Les autorités provinciales et nationales devraient par ailleurs encourager un dialogue entre toutes les communautés ethniques de l’Ituri, en tête desquelles les Hemas et les Lendus, afin de discuter des dynamiques locales – telle que la question foncière – qui engendrent depuis longtemps des violences. L’extrême pauvreté et le manque de perspective étant l’une des causes de l’enrôlement des jeunes dans les milices ethniques en Ituri, Kinshasa devrait également mettre en place un fonds spécial pour la région et mobiliser autant que possible ses partenaires bilatéraux traditionnels, ainsi que la Banque mondiale, pour l’alimenter.

Enfin, le président Tshisekedi devrait placer les ramifications régionales du conflit en Ituri sur son agenda diplomatique, en particulier via le forum quadripartite réunissant l’Angola, l’Ouganda, la RDC et le Rwanda, créé en vue d’atténuer les tensions entre l’Ouganda et le Rwanda. Kampala et Kigali pourraient y discuter de leurs accusations réciproques de soutien aux groupes armés dans l’est de la RDC et s’engager à y mettre un terme.

La solution militaire, privilégiée par le gouvernement depuis le début de la crise, ne pourra aboutir, dans le meilleur des cas, qu’à des victoires temporaires et localisées. Seul un dialogue inclusif abordant les causes profondes et anciennes de ces violences – qui n’ont jamais été résolues – peut apporter une solution durable. Et ainsi briser un cycle de violences dont les populations de l’Ituri n’ont que trop souffert et dont les métastases contribuent à alimenter, depuis des décennies, l’instabilité de la région des Grands Lacs.

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