RDC 60 ans d’indépendance : Quel est encore le poids économique de la Belgique en RDC ?

RDC 60 ans d’indépendance : Quel est encore le poids économique de la Belgique en RDC ?

La réponse à la question sur le poids que pèse encore la Belgique  en République démocratique du Congo est claire, nette et limpide. Elle tient en quatre lettres : “rien”.


Nous avons sondé dix acteurs de la scène économique belgo-congolaise et tous affirment en chœur que le poids économique de la Belgique en RDC est inversement proportionnel à son poids politique ou diplomatique.  “Non pas que cela signifie que la Belgique soit un acteur central de la politique congolaise, mais bien parce que la voix de Bruxelles est toujours très écoutée sur la scène politique et diplomatique, surtout au sein de l’Union européenne”, explique un des intervenants qui, comme la plupart des acteurs qui ont accepté de nous parler, a requis l’anonymat. “Une partie de notre business, de notre vie se joue là-bas. Le pouvoir est sensible à ce qui se dit dans les médias belges.”

La Belgique industrielle aurait donc déserté la RDC ? “C’est un long processus. Au fil du temps, des générations, des tensions et de la pression des pouvoirs successifs, on a vu les Belges quitter le pays, les investisseurs se faire de plus en plus frileux”, explique un entrepreneur présent de longue date dans plusieurs provinces du pays.
“Il est évident que les relations économiques entre nos deux États se sont dégradées. Ces dernières années, certaines sociétés belges et occidentales actives en RDC ont fait l’objet de vives critiques par certaines ONG. Ces critiques ont été relayées par la presse. Cela a dégradé l’image de ces entreprises et il y a eu un impact sur leurs activités économiques. Les sociétés chinoises affichent moins de transparence, ce qui les met à l’abri de certaines critiques. Du coup, tous les acteurs économiques n’obéissent pas aux ‘mêmes règles’ et cela joue en défaveur des entreprises belges et occidentales”, enchaîne un autre patron belgo-congolais.
“Il faut bien se dire que le Congo ne représente plus un intérêt économique pour la Belgique”, explique un observateur congolais, expatrié en Europe depuis quelques années. “Cette prise de distance a pris de l’ampleur quand le régime Mobutu a commencé à être défaillant”, poursuit-il, avant de se souvenir des promesses faites par le président Félix Tshisekedi lors de sa visite officielle en Belgique en septembre dernier. “Il y avait une soirée réservée aux hommes d’affaires et investisseurs potentiels. La salle était comble et ce n’était pas seulement de la curiosité. Les entrepreneurs présents avaient envie de croire que les choses étaient en train de changer au Congo, que des opportunités allaient s’ouvrir. Félix Tshisekedi a fait le plein de promesses, il devait revenir avant le mois de décembre avec des propositions concrètes pour les opérateurs belges. Ils attendent toujours. Ce manque de sérieux ou de suivi, ajouté à la situation économique, sociale et politique du pays en démoraliseraient plus d’un. Bref, ce voyage, comme tant d’autres, n’a abouti à rien du tout.”

Moins de solidarité

“Nous ne jouons pas dans la même catégorie que nombre d’acteurs étrangers aux appétits féroces. Qui plus est, de plus en plus de sociétés belges implantées en RDC ne revendiquent plus ouvertement leurs origines”, explique un autre acteur, alors qu’un autre intervenant insiste sur le fait que d’“autres investisseurs ne se sont pas fait prier pour prendre la place laissée vacante par les Belges et même s’installer là où il n’y avait encore personne”. Et de citer les communautés chinoise, libanaise ou indo-pakistanaise qui sont parvenues à s’épanouir et à prendre de positions très fortes sur des pans entiers de l’économie congolaise. “Toutes ces communautés ont un esprit pionnier et sont extrêmement solidaires entre elles, ce qui fait parfois défaut aux Belges. Les Belges qui partent en RDC doivent accepter de laisser tomber leurs acquis sociaux et leur façon de vivre. C’est ce qui fait souvent défaut. De ce fait, les Belges sont moins compétitifs que d’autres communautés”, déplore un industriel présent depuis de longues années en République démocratique du Congo. “Ce qui fait la différence, outre cet esprit de solidarité, c’est le soutien de l’État”, poursuit un ancien banquier congolais. “La Belgique institutionnelle donne souvent l’impression qu’elle aime le Congo, mais le Congo idéalisé, des belles images, des histoires de grands-papas et de Bisounours. Mais la RDC d’aujourd’hui, c’est tout sauf un pays de Bisounours. C’est un monde impitoyable où vous savez en vous levant le matin que la journée sera compliquée. Pourquoi reste-t-on ? Parce qu’il y a une affaire à faire tourner, parce que ce pays est incroyablement attachant malgré la corruption qui est absolument à tous les étages.”

La corruption en guise de salaire

Pour confirmer ce dernier point, un autre “Belge” du Congo confirme que la corruption généralisée par un exemple vécu “récemment”. “Dès que vous devez commander des produits à l’étranger, le dédouanement relève de la course d’obstacles. Vous ne savez jamais combien cela va vous coûter même si vous connaissez évidemment la valeur de ce que vous importez. Et plus le temps passe, plus c’est compliqué parce que nous sommes de plus en plus en face d’un État au bord de la faillite. Les fonctionnaires sont très mal payés quand ils le sont. La corruption, c’est leur salaire. Mais si vous gérez une entreprise, vous ne pouvez pas tomber dans ce petit jeu, sans quoi vous allez être mangé. Alors, c’est difficile, refuser de donner des bakchichs, c’est s’exposer à toutes les tracasseries possibles et imaginables, mais il faut tenir bon.”

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Un autre industriel renchérit : “La Belgique a certainement les outils pour arriver à jouer un certain rôle économique dans ce pays, mais souhaite-t-on vraiment jouer avec certaines règles mises en place ? Récemment, un acteur économique libanais implanté en RDC me disait : ‘Continuez à faire du business à la belge, et dans cinq ans vous serez par terre et partis’. No comment. L’action politique belge en RDC est vraiment plus forte que l’action économique.”
La Belgique serait-elle trop naïve ? “Ce n’est pas de la naïveté mais un refus de faire n’importe quoi. Les Belges qui sont encore en RDC ont la réputation de plutôt bien payer leurs employés et ouvriers”, poursuit le patron d’une société active dans les services. “Ce n’est pas faux, mais ce sont surtout les autres employeurs qui entretiennent souvent leurs employés dans la misère.”

Des progrès à faire de part et d’autre

“La tension politique actuelle va freiner les enthousiasmes, reprend l’ancien banquier, et le souci, c’est que ces tensions ne sont pas près de finir. Il faut s’attendre à ce que la deuxième partie de cette année 2020 soit encore plus chaotique. Les caisses de l’État sont vides. Des promesses ont été faites par le nouveau président qui ne pourront être tenues. Les tensions vont se succéder entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila mais les deux hommes ne divorceront pas car ils ont besoin l’un de l’autre.”

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Toutes les personnes rencontrées insistent sur la nécessité de réformes profondes au Congo pour “assurer une meilleure gouvernance”. Certains insistent sur l’espoir suscité par la création des zones économiques prioritaires qui doivent faciliter l’arrivée et la sécurité des prochains investisseurs. “Mais il faut aussi des changements du côté belge”. “Les Belges doivent accepter de s’adapter aux réalités locales et travailler d’une manière différente de ce qu’ils connaissent”. “Il faut aussi que la Belgique cesse de jouer les hypocrites”, tonne un financier qui pointe un doigt accusateur vers le système bancaire belge. “La Belgique ne reviendra jamais au Congo. Elle ne pourra pas le faire même si des entrepreneurs le voulaient vraiment. Les banques belges ne veulent plus accueillir le moindre euro ou dollar venant du Congo. Elles ont clôturé la plupart des comptes dont disposaient des résidents du Congo, qu’ils soient Congolais ou non. Dans ce contexte, il est devenu impossible pour un entrepreneur belge de rapatrier l’argent qu’il gagnerait au Congo, c’est inacceptable. Personne ne dit rien, à une époque où les dérives de la colonisation belge sont stigmatisées et où il est de bon ton de crier ‘Black lives matter’, on ferme les yeux sur cet apartheid économique.”

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